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Goddamned, l’Apocalypse now

The Goddamned, tome 1: avant le déluge, Jason Aaron (scénario), R.M. Guéra (dessin). Editions Urban Comics, Coll. Urban Indies, 152 pages, 10 euros.

On avait déjà salué cet album voilà trois mois. Mais deux avis (positifs) valent mieux qu’un.

Des les premières cases, on est plongé dans un paysage de désolation. Un désert sanguinolent où la végétation a totalement disparu et où pourrissent des cadavres de toutes sortes. Soudain, un homme nu aux cheveux blonds surgit d’une mare putride sous le regard effaré d’un enfant manchot et recouvert de cicatrices. Sans que l’on sache qu’il est et d’où il vient, il part massacrer une tribu d’hommes effrayants se faisant appeler les « Osseux ». Insensible à la douleur, ce guerrier à la force sur-humaine et immortel reprend s’appelle Caïn, fils d’Adam et Eve. Pour avoir tué son frère Abel, faisant de lui le premier meurtrier de l’Humanité, il est condamné à errer éternellement dans un monde devenu un enfer. Sur son périple allant crescendo dans l’horreur, il croisera des êtres plus monstrueux les uns que les autres, à la recherche d’une rédemption impossible. L’enfer est bien sur Terre…

Avant le Déluge, premier tome de la nouvelle série The Goddamned (damné de dieu) signe les retrouvailles de Jason Aaron, au scénario, et R.M Guéra, au dessin, deux grands noms de la bande dessinée indépendante américaine. Après s’être intéressé à une réserve d’indiens du Dakota dans la série à succès Scalped, ils s’attaquent cette fois à un monument de la littérature mondiale : la Bible. The Goddamned est une version ultra-violente et gore de la Genèse, entre Quentin Tarantino et Conan le Barbare. Caïn ne pouvant trouver dans la paix dans la mort doit affronter des êtres vaguement humains devenus des monstres redoutables. Même Noé (celui de l’Arche dans la Bible) est représenté ici comme un chef de tribu et gourou redoutable se prenant pour un nouveau dieu. Dans ce monde sans pitié, les hommes, femmes et enfants sont réduits à l’esclavage si ce n’est pas pour être mangés ou être torturés de manière atroce. « L’horreur, l’horreur, l’horreur » comme répète en boucle, d’un air résigné, le colonel Kurtz à la fin du film Apocalypse now de Francis Ford Coppola. C’est bien de l’apocalypse dont il s’agit.

Jason Aaron réussit à donner à ce récit biblique une profondeur nouvelle avec des dialogues efficaces même si son propos est étayé par des scènes choquantes pouvant déranger certains. Son héros est sans cesse assailli par ses sentiments contradictoires et réflexions sur le monde qui l’entoure, oscillant entre la colère et l’envie de mourir mais aussi à une certaine nostalgie de son Eden disparu et la volonté de s’accrocher aux quelques (mais rares) traces d’humanité encore présentes chez certains êtres.

Le dessin réaliste et minutieux du dessinateur d’origine yougoslave R.M. Guéra – proche graphiquement d’illustrateurs franco-belges comme Jean-Yves Mitton (Chroniques barbares) – colle parfaitement bien au scénario. Jouant avec le format des cases, il dépeint des scènes effrayantes et paysages grandioses parfois sur une page entière. Il peut décrire une scène de massacre sur une dizaine de pages, apportant un soin à chaque détail, montrant les corps suppliciés et crucifiés comme dans les récits de la Bible. Son dessin rappelle les tableaux de l’Apocalypse, comme ceux du peintre hollandais Jérôme Bosch, qui au moyen âge montrait déjà avec un réalisme terrifiant cette humanité condamnée à vivre en enfer.

Avec ce premier tome qui ne laissera pas insensible (âmes sensibles s’abstenir) Goddamned promet d’être une série marquante de cette fin de décennie (en attendant une adaptation à l’écran?). Cette bande dessinée made in Usa, éditée en France chez Urban Comics, interroge aussi et surtout sur les origines et le destin de l’humanité déchirée par la violence et la nécessité de croire (ou pas) en un Dieu. Difficile de ne pas y voir une métaphore du monde actuel où les guerres de religions et la barbarie du terrorisme sont hélas redevenues sur le devant de la scène. Une œuvre violente, certes, mais qui donne beaucoup à réfléchir sur nous-mêmes et le monde qui nous entoure.

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By Ludovic Lascombe

Journaliste depuis près de 20 ans, dans différents titres de la presse locale, tombé dans la marmite des bulles, quand il était petit, en découvrant Snoopy puis les aventures d'un naufragé du A, des Tuniques bleues ou encore d'un Gentilhomme de fortune accompagné d'un célèbre révolutionnaire russe. Toujours passionné de BD, a collaboré à l'éphémère magazine BachiBouzouk, écrit un mémoire sur "L'Association" en 1999 sous la direction de Pierre Christin (IUT de journalisme de Bordeaux) puis aujourd'hui chroniqueur à Bulles Picardes.

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