L’assassinat élevé au rang des beaux arts

    Moi assassin-couvMoi assassin, Antonio Altarriba (scénario), Keko (dessin). Editions Denoël Graphic, 136 pages, 19,90 euros.

    La beauté du crime et sans doute l’un des plus forts albums de l’année. Après l’art de voler, celui de tuer est au coeur du nouveau roman graphique d’Antonio Altarriba. Le meurtre pris comme performance artistique, acte gratuit dans l’esprit du crime surréaliste. Avec un anti-héros qui ne dépare pas dans la liste des grands psychopathes.

    Cet anti-héros, c’est Enrique Rodríguez Ramirez, enseignant en histoire de l’art à l’université du pays basque. Quinquagénaire, il dirige un groupe d’études et une revue sur “art et cruauté”, où il traite du supplice dans la peinture occidentale, à travers Bruegel, Goya, Otto Dix ou Bacon. Et il met aussi “en pratique” ses théories. Aucun dévoilement de l’intrigue là-dedans. L’ouvrage s’ouvre justement, dès la troisième case, sur un tel meurtre sans motif, coup de rasoir furtif en pleine rue, assorti d’une première justification théorique du narrateur, dont les réflexions accompagneront tout le récit : “Tuer est un art / L’art dans lequel nous excellons et que nous perfectionnons depuis les origines…” Pour sa part, il affiche 34 meurtres, effectués au gré des congrès et colloques scientifiques, non pas comme un tueur en série, mais comme auteur de « meurtres exclusifs » et sophistiqués.

    Méticuleux criminel ne laissant rien au hasard, Enrique apparaît dépourvu d’affect. Aussi froid dans la préparation de ses crimes que dans la relation avec sa femme, qui va le quitter, où même avec sa maîtresse (une de ses étudiantes, fan de body-art) qui elle aussi va le plaquer pour deux “performers”. Sa carrière va aussi être destabilisée, tandis qu’il en vient à être piégé par son propre dispositif, victime d’un copycat qui l’a percé à jour…

    Alta8Avec un tel personnage de tueur, Altarriba avait déjà le potentiel d’un Hannibal Lecter qui aurait substitué au goût de la cuisine la passion de l’histoire de l’art. Mais l’auteur espagnol, qui avait déjà impressionné avec son précédent ouvrage, en évoquant la vie de son père et l’histoire de son pays, ne se contente pas de brosser seulement le portrait d’un tueur psychopathe. Il l’inscrit dans une dimension sociale et sociétale, en le situant au pays basque (ou l’auteur a enseigné le français) en plein débat sur le rôle de l’ETA, mais aussi dans une dimension sociologique, à travers une vision très ironique de l’université qui l’apparente au regard caustique d’un David Lodge sur son homologue britannique. Et, peut-être une mise en abyme par rapport à son propre passé de prof de fac… Mais bien sûr, c’est la dimension intellectuelle et artistique qui domine, interrogeant le rôle de l’art dans sa représentation du monde et de ses atrocités. Avec des sentences qui font mouche. Comme celle-ci : « Je n’aime pas cette idée selon laquelle il y a des raisons pour commettre un attentat… ou n’importe quel type de meurtre ». Phrase à double sens dans la bouche de celui qui proclame que « tuer pour rien est révolutionnaire », et qui se pique de réflexions à portée plus générale : « à l’ère de l’information, exister, c’est générer des données, la notoriété nous crée. Désormais on ne cherche plus à se connaître soi-même, mais à être connu des autres, en quantité pas en qualité ».

    Récit d’une grande richesse, sur la société espagnole, l’histoire de l’art, la religion, etc, ce roman graphique impressionne aussi, justement, par son traitement graphique. Avec son noir et blanc très contrasté, son utilisation forte des aplats noirs, du clair-obscur, avec juste quelques tâches de rouge (une goutte de sang sur un manteau, le coeur dans illustration de Blanche neige, une petite bouteille d’encre), Keko apporte un traitement aussi singulier que peut l’être le héros. Derrière ce pseudonyme, se trouve José Antonio Godoy qui se réclame, non sans raisons de Will Eisner et d’Alberto Breccia.

    Moi assassin élève la représentation de l’assassinat au rang des beaux-arts. Amoral (plus qu’immoral) et froid, mais incontestablement marquant.

    Moi-assassin-planche

     

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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