Le Charlie hebdo rêvé de Luz

    Indélébiles, Luz. Editions Futuropolis, 320 pages, 20 euros.

    Il y a trois ans, Luz faisait sa catharsis – dans l’album du même nom – après la tragédie du massacre de Charlie hebdo dont il avait échappé de peu et avant de quitter le journal quelques mois plus tard. Il y revient (dans cet album et, littéralement, cette semaine dans un cahier spécial de l’hebdo) pour évoquer ses souvenirs de vingt-cinq ans d’engagement, d’insouciance et de fous-rires, à travers diverses séquences, nés d’un cauchemar suivi d’une nuit d’insomnie.

    D’entrée, tel un spectre aveugle et muet, le voilà projeté au milieu de la rédaction, un jour de bouclage. Personne ne semble le capter mais tout le monde attend ses dessins. Le réveil, et le retour au réel, est d’autant plus dur. Mais, en allant prendre une bière dans le réfrigérateur, au milieu de la nuit, les souvenirs affluent.
    Le premier contact est presque trop beau pour être vrai. Le jeune Reynald Luzier, monté à Paris depuis Tours avec quelques croquis, n’arrive pas à trouver l’imprimerie du Canard enchaîné… mais il croise dans la rue Cabu, qui va l’emmener à la Grosse Bertha (le prédécesseur du deuxième Charlie hebdo, où toute la bande s’est formée, en 1991, dans la critique rigolarde de la Guerre du Golfe). Premier dessin publié et début d’une riche et longue histoire partagée !
    Il y aura ensuite les rencontres avec les amis, Charb (et leur hilarante découverte de leur amour partagé pour les Simpson), Tignous (et les déboires de son dessin sur tablette numérique), Gébé, Catherine Meurisse (et son stress pour son premier dessin de couv’). Luz se rappelle et raconte aussi, avec beaucoup d’humour, un reportage en banlieue où il s’en sort grâce au nom de Cabu (connu même des caillera par son passage à Récré A2), une visite de pénitencier aux Etats-Unis, une tournée en Bosnie en guerre avec le chanteur Renaud, une infiltration au RPR qui lui fera perdre sa longue chevelure, un passage au festival d’Angoulême avec son journal éphémère Chien méchant. ou un reportage dans une soirée sado-maso où l’entraîne son amoureuse Camille Emmanuelle.

    Lors d’une fête de l’Humanité, sur le stand du PCF de Picardie, scène d’une dédicace particulièrement originale

     

    Parmi les anecdotes les plus savoureuses, on notera encore cette dédicace particulièrement improbable lors d’une fête de l’Huma bien arrosée, sur la bite d’un militant communiste… au stand du PCF de Picardie !

    Catharsis visait à exprimer et d’expulser l’horreur de l’événement inimaginable et tragique qui l’avait frappé. Ô vous frères humains, l’album suivant, cherchait encore à comprendre les racines du mal, de l’antisémitisme. Cette fois, ces souvenirs “indélébiles” décrivent, de façon apaisée, la banalité (relative) de la vie d’un dessinateur de presse. Comme une façon de se réapproprier son passé, de retrouver la normalité de l’existence qui n’aurait jamais dû changer.
    Graphiquement, Luz fait joliment le lien entre présent et passé entre le trait lâché de la plume et l’aquarelle, comme dans Catharsis et le trait familier et caractéristique de ses dessins au feutre de Charlie. C’est d’ailleurs de cette dimension besogneuse de l’artisan-artiste du pinceau que vient l’explication du titre: Indélébiles, comme les tâches d’encre toujours présentes, jadis sur les doigts de l’auteur. Mais aussi, bien sûr ces petits moments vécus et restitués comme autant de traces marquantes (et, aussi, une proximité vocale avec “débile” qui permet de relativiser l’importance de tout ça).

    Pour les vieux lecteurs de Charlie hebdo, cet album fonctionnera comme une madeleine de Proust, faisant aussi remonter des souvenirs de lecture de l’hebdo. Indélébiles s’apparente également à une forme de “making-of” du boulot de dessinateur, saisi dans toutes les dimensions de son travail. Il est aussi un bel hommage à toute la bande, croquée avec tout le talent de caricaturiste que l’on reconnaît à Luz. Et parmi eux, à la figure tutélaire de Cabu, qui l’accompagne depuis le tout premier jour parisien, qui essaie de lui apprendre à dessiner dans sa poche ou parvient, seul de l’équipe, à dessiner Pierre Arditi.

    Pour les vieux lecteurs de Charlie hebdo (pré-2015), cet album fonctionnera comme une madeleine de Proust, faisant aussi remonter des souvenirs de lecture de l’hebdo. Indélébiles s’apparente également à un «making-of » du boulot de dessinateur, saisi dans toutes les dimensions de son travail.

    Il est aussi un bel hommage à toute la bande, croquée avec tout le talent de caricaturiste que l’on reconnaît à Luz. Et parmi elle, la figure tutélaire de Cabu, qui l’accompagne depuis le tout premier jour parisien, qui essaie de lui apprendre à dessiner dans sa poche ou parvient, seul de l’équipe, à dessiner Pierre Arditi. Un hommage particulièrement présent dans le premier et le dernier chapitre du livre, avec cette magnifique idée d’imaginer le traitement que Cabu et Charlie auraient fait de la mort de Johnny Hallyday, cette défunte idole nationale que Cabu ne supportait pas.

    Et puis, il y a enfin cette belle manière de conclure, en faisant s’effacer progressivement les personnages, avec la prise de conscience que tout cela n’était qu’un rêve. Le Charlie hebdo rêvé de Luz. Une tranche d’histoire et un nouveau grand album.

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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