Le chef-d’oeuvre monstre de l’année

    Moi, ce que j’aime, c’est les monstres, Emil Ferris. Editions Monsieur Toussaint-Louverture, 416 pages, 

    Il est exceptionnel, ici, de commencer à évoquer un ouvrage en parlant de la vie de son auteur. Mais ce roman graphique est, il est vrai exceptionnel. Et les conditions de sa réalisation aussi peu banales que la vie de sa créatrice.
    Atteinte de scoliose dans son enfance, victime d’un viol dans son entourage familial, mère-célibataire enquillant les petits boulots alimentaires, Emil Ferris se consacre finalement à l’illustration (des couvertures de magazines chrétiens aux jouets pour Mc Donald’s). Et lors de son 40e anniversaire, elle se fait piquer par un moustique, passe trois semaines dans le coma et apprend à son réveil qu’on lui a diagnostiqué une méningo-encéphalite, qu’elle ne pourra sans doute plus marcher, ni utiliser sa main droite pour écrire ou dessiner. Au plus bas, soutenue par sa fille et sa thérapeute, elle décide de se battre quand même, allant jusqu’à scotcher un stylo à sa main pour dessiner.
    Elle obtient ensuite une bourse pour le Chicago Art Institute, en ressort diplômée et ayant retrouvé une partie de sa mobilité. C’est durant cette convalescence qu’elle va commencer à écrire son roman graphique – son premier livre – en forme de vrai-faux cahier intime, né, comme elle le souligne “de la vision d’une fille loup-garou lesbienne blottie dans les bras d’un enfant Frankenstein“. Il lui faudra six ans pour venir à bout de cette oeuvre de 800 pages. Et encore 48 refus d’éditeurs plus une cargaison de son livre bloquée au Panama par la faillite d’un transporteur avant qu’elle trouve le succès. Remarquée par Art Spiegelman (qui la qualifie, en quatrième de couverture, d’une “des plus grandes artistes de bande dessinée de notre temps“), elle obtient les éloges de la critique américaine lors de la sortie du tome 1, l’an passé. C’est un même accueil critique qui a accueilli la version française, parue à la fin de l’été chez Monsieur Toussaint-Louverture, talentueux éditeur indépendant bordelais, qui a notamment fait paraître le très bon Du sang sur les mains : de l’art subtil des crimes étranges de Matt Kindt en début d’année.
    Et, sans trop se risquer, on peut assurer qu’il s’agit là du livre de l’année. Voire de l’un des romans graphiques de la décennie, ou même plus.

    S’il ne se veut pas autobiographique, Moi ce que j’aime c’est les monstres, est nourri de ce vécu, replongeant dans le Chicago de la fin des années 60, à travers le carnet dessiné d’une jeune de dix ans. Collégienne, Karen Reyes adore les créatures fantastiques et se voit d’ailleurs comme un loup-garou. Sans père (dont on refuse de lui parler), elle vit dans un sous-sol sordide avec sa mère, aimante mais très superstitieuse et marquée à jamais par un drame familial, ainsi qu’avec son frère “Deeze”, dragueur irrésistible au look latino mais non sans fêlures.
    Le jour de la Saint-Valentin, sa voisine du dessus, la belle Anka Silverberg est retrouvée morte. On conclut à un suicide, mais Karen n’y croit pas et décide se se faire détective pour mener l’enquête. Des investigations qui vont faire ressurgir le passé bien cabossé aussi d’Anka, juive allemande sous le régime nazi. Et tandis que sa ville s’embrase à l’annonce de la mort de Martin Luther King, plusieurs secrets de famille dramatiques vont aussi bouleverser l’univers de Karen.

    Une femme bleue au regard inquiet en couverture, un coeur dessiné comme un graffiti en page de garde, une couverture de magazine fantastique redessinée avec un loup-garou effrayant. Et des premières phrases qui décrivent la transformation d’une jeune fille en loup-garou dans une description dans la grande tradition du genre… Le tout dessiné au stylo bille !
    D’entrée, donc, ce gros bouquin surprend, étonne, dérange, mais il envoûte vite. Et difficile de le lâcher, une fois pénétré dans cet univers à la fois étrange et très vite familier.
    Mêlant l’univers des comics à celui de la grande peinture (avec une inclination forte pour le surréalisme), faisant avancer en parallèle un drame familial, une transformation intime, des résurgences historiques, Emil Ferris donne naissance à un vrai livre-monstre.

    S’il est au stylo-bille, le dessin est foisonnant, l’écriture serpente au milieu des images, des portraits surprennent par leur hyperéalisme, des couvertures de pulp magazines viennent ponctuer régulièrement l’avancée du récit. Ou plutôt des récits, puisque le journal de Karen se double des souvenirs d’Anka, provoquant de troublantes transitions parfois.
    S’il est un choc visuel et graphique, ce livre n’en oublie jamais sa dimension narrative, magistralement maîtrisée et qui parvient, sans le laisser paraître à évoquer à la fois les troubles sexuels naissants d’une jeune fille, le passé sordide d’une femme, un portrait social quasi-journalistique de ce quartier d’Uptown à Chicago et jusqu’à l’ombre de la Shoah. Monstruosité humaine et résilience des âmes fortes. Une oeuvre monstre donc. Et encore n’a-t-on vu, pour l’instant, que de la moitié de celle-ci.
    Mais ce qu’on les aime déjà, ces monstres !

    Soulignons, enfin, le beau travail éditorial réalisé par l’éditeur français, qui a gardé l’aspect “carnet à spirales”, a fait réalisé un nouveau lettrage manuel afin de conserver le côté manuscrit intime et a même réalisé un documentaire avec Emil Ferris afin de mieux familiariser les futurs lecteurs avec cette oeuvre unique. Ou presque, puisque cet univers rappelle, dans sa démesure maîtrisée – et dans un tout autre style – cet autre comics magistral qu’est Habibi de Craig Thompson.

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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