Le FLN droit au but

    Un maillot pour l'Algérie_couvUn maillot pour l’Algérie, Kris, Bertrand Galic (Scénario), Javi Rey (dessin). Editions Aire Libre / Dupuis, 136 pages, 24 euros.

    Avril 1958, alors que les “événements” d’Algérie s’enfoncent dans une répression forcenée et à deux mois de la Coupe du monde en Suède, le football tricolore découvre la disparition soudaine d’une douzaine de joueurs d’origine algérienne, dont quelques vedettes appelés à endosser le maillot des Bleus, comme Rachid Mekhloufi, attaquant de Saint-Etienne (qui avait été confronté dès 1945 à Sétif, alors enfant, à la violence et au prélude de la lutte anti-coloniale), Hamid Kermali, la vedette de l’Olympique lyonnais, Amar Rouaï attaquant d’Angers ou Mustapha Zitouni, le patron de la défense de Monaco et de l’équipe de France. Tous quittent clandestinement l’Hexagone pour rejoindre Tunis, allant former la première “équipe nationale algérienne”.  L’idée en serait venue à Mohamed Boumezrag, un des responsables de la Fédération de France du FLN : utiliser une équipe de sportifs, dans le plus médiatique des sports, pour casser la censure sur le combat pour l’indépendance de l’Algérie et faire de cette équipe un outil de propagande en faveur du futur Etat.
    Partis pour quelques mois, cette équipe va jouer dans le monde entier pendant près de quatre ans, du moins dans les pays frères d’Afrique ou du bloc de l’Est. Ces “footballeurs fellaghas”, combattants du ballon rond vont disputer plus de quatre-vingt matchs, contre des clubs irakiens ou roumains, mais aussi contre la sélection nationale de Yougoslavie, battue 6-1 à Belgrade. A chaque fois, moins que l’exploit sportif, c’est la reconnaissance politique de la future nation algérienne qui est en jeu.
    En 1962, au lendemain des accords d’Evian, Ben Bella, premier président de l’Algérie leur rendra hommage, en saluant, à travers leurs matchs, le fait d’avoir “conquis plusieurs années de paix, épargnant ainsi des milliers de vies“…

    Un maillot pour l'algérie_caseNouvelle tranche de vie et nouvelle tranche d’histoire un peu oubliée, exhumée par Kris (qui, depuis Un homme est mort, s’en est fait une spécialité) et Bertrand Galic (qui a adapté en BD Le cheval d’orgueil), “deux vieux copains”, tous deux Bretons, scénaristes, historiens, autant amateurs de BD que de foot.

    Pour conter ce morceau d’histoire franco-algérien, Rachid Mekhloufi leur sert un peu de fil rouge. L’ayant rencontré pour l’écriture du scénario, c’est le seul que l’on découvre en amont, en 1945, à Sétif – tout jeune enfant et déjà prodige du ballon rond – et que l’on accompagnera après l’indépendance, lors de son retour à Saint-Etienne. Ou “l’adversaire” qu’il était devenu aux yeux de certains Français (et supporters des Verts) redeviendra “Rachid”, par la grâce et la force de son talent de footeux. Mais les autres membres de cette équipée folle sont eux aussi bien campés, dans leur humanité.

    Un maillot pour l'Algérie_case1Profitant du long format offert par ce récit, Un maillot pour l’Algérie retranscrit scrupuleusement les différentes étapes de leur périple. A la longue, cette litanie de voyages et de matchs oubliés apparaîtra un brin répétitive, mais comme elle l’a été aussi pour tous ces footballeurs devenus porte-paroles d’une cause qui les dépassait.
    Et les auteurs ont le talent de faire surgir des anecdotes signifiantes (comme ces Irakiens, humiliés de voir leur équipe baladée par les Algériens qui se mettent alors à scander “De Gaulle, De Gaulle !” dans les gradins, ou l’hostilité à peine masqués des responsables polonais). Et le jeune dessinateur catalan Javi Rey apporte le souffle et le dynamisme nécessaires à la retranscription de cette épopée, restituant bien la physionomie et le caractère des joueurs, dans un style réaliste enlevé et faisant bien vivre les matchs (chose jamais facile) à travers quelques séquences d’anthologie saisies comme autant d’instantanés photographiques.

    Sur ce sujet, forcément sensible, Un maillot pour l’Algérie trouve en tout cas le ton juste, en montrant des footballeurs conscients de leurs responsabilités, mais avant tout marqués par le sens de la camaraderie et l’esprit d’équipe…

    En complément, l’album s’enrichit d’un dossier, avec un entretien avec Rachid Mekhloufi, par Gilles Rof, auteur des Rebelles du foot, sur “le football, ferment de l’Algérie indépendante”.

    Un maillot pour l'Algérie_planche

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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