Le fond de l’art est rouge

    La Guerre des Amants, tome 1: Rouge Révolution, Jack Manini & Olivier Mangin. Editions Glénat, 48 pages, 13,90 euros.

    Cette Guerre des amants a déjà été saluée ici. Sa singularité, relative, justifie qu’on y revienne. La subtilité, ou du moins, l’effort de complexité, avec laquelle est ainsi évoquée la révolution de 1917 puis les débuts du régime bolchevique est à noter, surtout qu’aujourd’hui la vulgate anticommuniste grossière est la règle. Sans mansuétude, Jack Manini raconte un régime de guerre civile, y glisse un portrait de Trotski pas uniquement porté sur la théorie de la révolution permanente ou une Natalia qui va droit au but, côté sexe. Mais cette audace – relative – permet de refléter ce bouleversement de tous les sens que peut être une période révolutionnaire. L’album évoque également – dans quelques planches très marquantes – les horreurs extrêmes de la famine, mais sans tomber dans la caricature ou le manichéisme. Ses personnages, Natalia et Walter ne le sont pas non plus. Partisans du nouveau régime révolutionnaires mais capables d’en saisir lucidement les impasses.

    Dans ses meilleures pages – et par la présence de son couple formé d’un jeune étudiant américain et d’une séduisante militante soviétique – La Guerre des amants fait un peu songer à Reds, le beau film lyrique de Warren Beatty. Et l’on constatera que les trains de la révolution russe réussissent plutôt bien en BD en ce moment (alors que Kris et Pendanx poursuivent leur odyssée avec la légion tchèque de Svoboda).

    Le "carré noir" de Malevitch, sommet de l'abstraction.

    Tout l’intérêt de cette trilogie naissante est dans sa focalisation sur les enjeux artistiques du moment. Si Chris Marker avait constaté, dans son fameux documentaire sur les utopies révolutionnaires des années 60 et 70 que le fond de l’air était rouge, ici, c’est aussi le fond de l’art qui est très politique, avec la lutte esthétique et idéologique en train de se jouer entre le figuratif forcément “bourgeois” et les courants tendant vers l’abstraction. On croise ici Malevitch (pas gâté), Chagall (plutôt victimisé) et l’on se place aux côtés de Kandinsky, fil rouge du récit.

    Le dessin d’Olivier Mangin apparaît banalement réaliste au départ, voire parfois un brin grossier. Mais il démontre une belle capacité à traiter toute la palette de séquences de l’histoire. Celle-ci ne fait, certes, que survoler un peu trop rapidement l’époque qu’elle dépeint, mais avec des touches plutôt juste. Et le départ vers Berlin et le “Bleu Bauhaus”, à la fin de ce premier épisode, laisser espérer encore de jolies réflexions croisées sur l’art et la politique.

    La prise du Palais d'Hiver, belle double page d'ouverture de l'album.

    Mais la révolution a ses faces noires, ses horreurs et ses excès. Jack Manini emmènent les deux jeunes amants sur la piste de cet art abstrait qui se veut au service du peuple. Pas facile car les campagnes russes, en 1917,  sont un désert sans pitié où la famine règne. La mort est omniprésente dès qu’on s’éloigne du train spécial, L’Etoile Rouge, qui a embarqué Walter et Natalia pour leur propagande. Le rouge d’abord. Quand leur chemin croise la route de Trotski, Natalia sera subjugué par celui que plus tard Staline fera assassiner. Ils ont cette part de naïveté qui fait les vrais révolutionnaires, Walter et Natalia. Chagall, Malevitch s’affrontent dans une Russie qui devient un purgatoire. Il ne reste plus que la fuite.

    Le duo Manini (Hollywood avec Malès ou Necromancy avec Nury) a su inventer une intrigue de feu où les deux jeunes gens jalonnent la route de personnages authentiques du monde de l’art. Et que dire du dessin flamboyant et émouvant d’Olivier Mangin qui a travaillé entre autres avec Gilles Chaillet. Il a, avec Natalia, donné le jour à une superbe héroïne.

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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