Le Sherlock 2.0 cathodique sur les planches

    Sherlock, une étude en rose, Steven Moffat et Mark Gatiss (scénario), « Jay. » (dessin). Editions Kurokawa, 212 pages, 12,60 euros.

    Empruntez le rocking chair « so british » de votre grand-tante, dénichez une bonne bouteille de brandy, accompagnée de savoureuses confiseries anglaises, et vous voilà paré à entamer la lecture de Sherlock, une étude en rose. Rassurez-vous, un canapé ou un simple siège peuvent suffire aussi !

    Que dire de cette énième bande dessinée consacrée au plus célèbre des détectives ? Qu’elle n’est pas tout à fait comme les précédentes car ce manga, écrit par Steven Moffat et Mark Gatiss et dessiné par “Jay.” n’est autre que la fidèle adaptation de la série britannique éponyme diffusée sur France télévision. Et il vaut le détour. Tout d’abord, parce qu’une fois n’est pas coutume, l’histoire ne se déroule pas à l’époque victorienne comme c’est le cas dans les romans de Sir Arthur Conan Doyle, mais à une période plus contemporaine où smartphones et ordinateurs portables côtoient patchs anti-tabac et autres objets modernes. De quoi titiller la curiosité.
    Que les fans de la première heure se rassurent tout de même, l’inspecteur Lestrade et la logeuse Mme Hudson (qui n’est « pas la bonne ! ») sont toujours là. On voit même pointer le bout du nez de l’infâme professeur Moriarty.

    Quant à l’intrigue, elle se déroule à nouveau  à Londres, théâtre d’une série de suicides suspects. A chaque fois, les victimes ont volontairement ingéré une gélule empoisonnée. Des gestes inexplicables, dénués de toute logique, pour leurs proches et Scotland Yard dont l’enquête patine, pour ne pas changer…

    Dès les premières pages, on fait connaissance avec un docteur Watson taciturne, en proie à d’effroyables cauchemars après un séjour militaire en Afghanistan. Souffrant visiblement d’un stress post-traumatique, le médecin se déplace difficilement, à l’aide d’une canne, nous renvoyant, de façon troublante, au magnifique (et là encore énigmatique) film Eyes of War avec Colin Farell. Sa rencontre avec Sherlock Holmes sonne comme un électrochoc. En quelques secondes, l’homme de sciences est cerné, littéralement mis à nu par ce “détective consultant” excentrique capable de s’extasier devant un cadavre !

    Doté de capacités de déduction hors-norme et d’un sens accru de l’observation, Holmes suscite l’ébahissement et une irrésistible attirance chez Watson. Pas vraiment sexuelle, précisons-le. A côté de la plaque, comme trop souvent, les agents de Scotland Yard préfèrent élever un mur de railleries et de scepticisme à son encontre. Mais le fin limier n’en a cure, concentré sur une enquête qui paraît insoluble. L’arrivée de Watson, dont les compétences médicales pourraient être très utiles, est une aubaine pour le détective. Les deux gentlemen deviennent colocataires au 221b Baker Street lorsqu’une nouvelle « victime» est découverte. La chasse est lancée !

    Adapter les romans de Sir Arthur Conan Doyle en bande dessinée n’est pas nouveau. Récemment, Sherlock Holmes a d’ailleurs été croqué par Ishinomori et Ishikawa chez « Isan Manga » et par Komusubi chez « nobi nobi ! ». Sans oublier les nombreuses déclinaisons et inspirations (« Detective Conan » d’Aoyama,  « Young Miss Holmes » de Shintani ou encore « Sherlock Bones » d’Ando). Quant aux séries franco-belges, elles sont légion (« Holmes » de Luc Brunschweig, « Sherlock Holmes Society » de Bervas et Cordurié, etc.). Ce manga reprend donc le premier épisode de la saison une. Le premier tour de force est d’avoir réussi à adapter un épisode de 90 minutes, lui-même tiré du roman « Une étude en rouge », dans une bande dessinée d’un peu plus de 200 pages. Et ça marche !

    On est happé dès les premières pages et on attend avec hâte l’arrivée en France des deux autres tomes publiés au Japon. On sourit beaucoup devant certaines situations notamment lorsque Sherlock met mal à l’aise une inspectrice en lui prêtant une relation intime avec un de ses collègues, uniquement en humant son déodorant et en observant la couleur de ses genoux. Du Sherlock tout craché, pour qui il ne suffit pas de voir mais d’observer… Au passage, on apprécie la retranscription de ses traits de caractère, passant, en quelques cases, d’une folie douce à la concentration extrême. Evidemment, on savoure ses démonstrations non sans avoir tenté, à chaque fois, de résoudre l’énigme pendant quelques minutes. Souvent frustrant, il faut bien l’avouer, car n’est pas Sherlock qui veut. On aurait quand même voulu du rab.

    Graphiquement, le manga est plutôt réussi. L’histoire est rythmée et se lit comme un story-board grâce au talentueux coup de crayon de Jay. Le dessinateur nippon a opté pour une représentation fidèle des acteurs de la série. On reconnaît au premier coup d’œil Benedict Cumberbatch qui incarne ce Sherlock au regard félin et perçant. Un peu moins Martin Freeman, alias docteur Watson, mais ce n’est que subjectif. Peut-être parce qu’il restera, pour certains, l’éternel Bilbon Sacquet du roman Le Hobbit.
    Plus grand (148 x 210 mm) que la moyenne des mangas, le format proposé par les éditions Kurokawa offre un confort de lecture non négligeable. Une bonne initiative qui nous permet d’observer plus finement ces personnages intemporels. On a même droit à quelques jolis croquis disséminés entre les chapitres et quelques pleines-pages. Une jolie réussite au final qui peut même pousser ceux et celles qui n’ont pas vu la série télé à prolonger le plaisir en se procurant les DVD. Elémentaire, me direz-vous.

    Par Bakhti Zouad

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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