L’enfer de Dante remis au goût du jour

    En enfer avec Dante_couvEn enfer avec Dante, Michael Meier, d’après Dante Alighieri. Editions Casterman, 136 pages, 19 euros.

    Sans forcément l’avoir lu, chacun a au moins une vague idée de La Divine comédie de Dante Alighieri. C’est très exactement le voyage fantastique improbable dans lequel va être plongé Dante, un “hipster barbu” bien de notre époque. Parti en forêt, il s’y égare (illustration de son errance existentielle), cherche à à monter en haut d’un rocher, mais il se voit entouré par un brouillard verdâtre qui le fait basculer dans l’autre monde. Après avoir croisé une grosse femme luxurieuse, un lion orgueilleux et une louve agent d’assurances, il rencontre Virgile (métamorphosé ici en chacal rouge) qui va le guider tout au long d’une périlleuse descente des neuf cercles concentriques de l’enfer. Un enfer très classiquement “dantesque”, mais remis au goût du jour, où il croisera Berlusconi, Hitler et Pinochet baignant dans un fleuve de sang, un niveau stockant des déchets nucléaires et bien d’autres tourments…

    Ce bref résumé ne rend pas entièrement justice au style et à la richesse de cet ouvrage. Dans une collection qui a déjà ré-interprété Botticelli, Gustave Doré ou Dali, l’Allemand Michael Meier s’attaque ici au “best-seller” du XIVe siècle, ou plus précisément à sa première partie, l’Enfer, à laquelle on résume souvent le grand poème de Dante. Il en tire ici une “comédie” à l’humour absurde et subtil.

    Les connaisseurs de l’oeuvre originale, dont Meier conserve la structure au plus près (comme la critique d’art Cordula Patzig qui signe une intelligente postface) y trouveront un plus complet encore. Mais même sans connaître la Divine comédie, chacun pourra prendre plaisir aux divers clins d’oeil bien contemporains instillés au fil de l’épopée. Critique cultivant un second degré très pince-sans-rire, Michael Meier porte un regard critique décalé sur notre époque à travers jeux de mots (l’Asiatique Lui Wuitong, subissant la contrefaçon de ses sacs par un façonneur français), références à la téléréalité (avec des gourmands contraints de manger les restes de TopChef), aux icônes du moment (l’iPhone) ou à l’histoire récente. Cet Enfer-ci mêle aussi avec le même bonheur les personnages mythologiques du récit originel (Charon, Minos, Cerbère, etc) et des “damnés” d’aujourd’hui, apparaissant de manière plus ou moins burlesque dans le récit (ainsi de Walter Ulbricht au sujet du mur de Berlin).

    Découpé en courts chapitre, dans une mise en page à l’italienne multipliant les petites cases, ce roman graphique jubilatoire se lit sans peine – même si l’aspect répétitif du récit tout comme la profusion des références en ralentit parfois le rythme et fait naître une petite lassitude. Mais le style de Michael Meier, simple et drôle, au graphisme à la fois minimaliste et superbement travaillé  (avec une approche faisant un peu penser, en plus abstrait et minimaliste, au Zombillénium d’Arthur de Pins) donne une vraie dimension dantesque, dominé par le noir et le rouge, à son univers.

    A l’image de son couple improbable de héros, barbu ahuri en marcel blanc et chacal rouge, cet enfer moderne est très référentiel et délicieusement décalé.

    En enfer avec Dante_planche

    Commentez ou exprimez-vous grâce aux emojis !
    0
    J'AIMEJ'AIME
    0
    J'ADOREJ'ADORE
    0
    HahaHaha
    0
    WOUAHWOUAH
    0
    SUPER !SUPER !
    0
    TRISTETRISTE
    0
    GrrrrGrrrr
    Merci !

    Tags:

    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

    • Voir les commentaires

    Your email address will not be published. Required fields are marked *

    comment *

    • name *

    • email *

    • website *

    Vous aimerez également peut-être

    Gipar fait un petit tour en Somme

    Les aventures de Jacques Gipar, tome 4 : la femme du notaire, Thierry Dubois, ...

    De bien beaux instants de vie avec Jim

    De beaux moments, Jim. Editions Grand Angle, 136 pages, 18,90 euros. “C’est à l’instant ...

    Un hôtel sur la bonne voie

    RN83, tome 1: l’hôtel, Fabrice Linck (scénario). Editions du Long Bec, 48 pages, 14,75 ...

    Routine orientale

    Stéphane Clément, tome 13 : Le piège ouzbek, Daniel Cepppi. Le Lombard, 59 pages, 14,45 ...

    Une réalité aussi froide que la guerre du même nom

    Jeu de dames, tome 2, Toldac (scénario), Philan (dessin). Editions Grand Angle (Bamboo), 48 ...

    L’uniformité, source de dangers

      Segments -Tome 1: Lexipolis, Richard Malka & Juan Gimenez. Editions Glénat, 48 pages, ...