Les beaux rêves de glace de Lepage

    Lunestblanche-couvLa lune est blanche, Emmanuel et François Lepage. Editions Futuropolis, 256 pages, 29 euros.

    Toujours plus au sud. Emmanuel Lepage avait déjà décrit son voyage dans les Terres australes, dans son Voyage aux îles de la désolation. Cette fois, c’est vers l’Antarctique, en Terre-Adélie, qu’il embarque. Avec son frère. Et avec le lecteur.

    Retour en 2011, le directeur de l’Institut polaire français (IPEV) – fan de BD par ailleurs – propose à Emmanuel Lepage de participer à une mission scientifique sur la base Dumont d’Urville, en Terre-Adélie, pour un nouveau reportage dessinée faisant mieux connaître le travail des savants qui y passent. Le dessinateur parvient à convaincre d’intégrer également son frère François, photographe, dans l’expédition. Et, pour tous deux, une autre perspective, encore plus excitante, s’ouvre: participer comme chauffeurs au “grand raid” de ravitaillement, jusqu’à la station Concordia, à un millier de kilomètres au coeur de l’Inlandsis, le continent antarctique. L’album suit ce périple au rythme, lent, de leur progression dans les glaces. Et dans ces lieux extrêmes, rien ne se passe jamais comme prévu.

    Le souffle de l’aventure parcourt ce (gros et grand) album. Mais c’est avant tout d’une aventure humaine qu’il s’agit. Comme il l’avait déjà magnifiquement fait dans ses précédents récits de voyages “extrêmes”, Emmanuel Lepage raconte au plus près et dans toutes les dimensions son expédition polaire. Il n’omet ni les périodes de doute, d’angoisse, de remise en cause, les situations inconfortables ou risibles (le mal de mer sur l’Astrolabe, les erreurs de conduite sur la piste glacée). Ni la manière dont il finit par privilégier son plaisir personnel à l’accomplissement de la mission initialement prévue. Plutôt que d’être bloqué à Dumont d’Urville, il prend part au convoi vers Concordia en délaissant l’évocation dessinée de la base française, qui était sensée être l’objet premier de sa mission.

    Lunestblanche-planceh2Au final, nulle trahison pourtant. Il livre ici une belle description des membres des TAAF, brossant des portraits plein de chaleur et d’humanité des savants et de leurs drôles de missions, la fraternité qui se dégage de ces groupes éloignés de tout au confins de la planète. Et comme dans Un printemps à Tchernobyl, il parvient à intégrer dans son livre la dimension personnelle et intime, tout comme la portée historique et écologique de l’histoire à laquelle il participe. En parallèle à sa propre expédition, c’est toute l’épopée de la conquête du Pôle sud qu’il évoque, de façon pédagogique et vivante. Avec un dessin toujours majestueux et sensible.

    Dans ce cadre, les photos de son frère, François, s’intègrent bien dans les planches. Elles ne sont sans doute pas indispensables (ni jamais spectaculaires), mais elles apportant un contrepoint, un prolongement aux dessins, une dimension complémentaire au récit. Et parfois, le passage des unes aux autres est parfaite, comme dans la planche (page 191) qui explique le choix du titre, avec ce pas dans la neige, pris plein cadre, parfait reflet de celui d’Armstrong sur la Lune. Cette page, comme quelques autres apportent aussi à l’album son âme, et des séquences de réel émerveillement. Beauté des dessins et dépaysement fabuleux des paysages.

    Le blanc n’a jamais été aussi plein de couleurs et d’émotion. Et à travers ce “déglaçage”, les frères Lepage (surtout Emmanuel, même si François est présent, à travers des extraits des lettres qu’il écrivait à sa femme) font ressentir tout le goût d’un des dernières aventures extrêmes contemporaines.

    lunestblanche-planche

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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