Les Etats-Unis dans la Grande Guerre en noir et blanc

    La Grande Guerre vue par les Américains, carnet du Cpt. Alban Butler Jr, de la First Division, 1917-1919, Alban Butler. Editions Albin-Michel, 272 pages, 16 euros.
    Les Harlem Hellfighters, Max Brooks (scénario), Caanan White (dessin). Editions Pierre de Taillac, 200 pages, 14,90 euros.

    C’est le jour de l’Independance Day, ce 4 juillet, et aussi l’année du centenaire de l’entrée en guerre des Etats-Unis lors du premier conflit mondial. Deux dates symboliques pour évoquer deux ouvrages récents qui reviennent sur cette “Grande guerre” vue du côté américain. Avec deux optiques et deux regards assez différents, mais qui ne manquant pas d’intérêt.

    Le premier est un témoignage croqué sur place du quotidien des soldats, pris par un observateur privilégié. Le second exhume un aspect méconnu et largement oublié de cet engagement, celui d’un bataillon formés de noirs, qui fut l’acteur du premier exploit militaire américain en France…

    La guerre vue, d’abord, par un de ceux qui l’ont fait. Le capitaine Alban Butler était l’aide de camp du général Summerall, commandant en chef de la 1ere division US, qui fut aussi la première à monter au front en Europe, en mai 1918 à Cantigny (Somme), puis à la mi-juillet à Soissons (Aisne). Butler travaillait dans l’industrie pétrolière en Oklahoma (activité qu’il retrouva après guerre) au moment de la déclaration de guerre. Mais il avait aussi exercé ses talents de dessinateur lorsqu’il était à l’université de Yale et c’est tout naturellement qu’il se mit à dessiner pour le journal de son escouade, acquérant une certaine notoriété au sein des troupes américaines.
    Dix ans après la fin de la guerre, la Société de la Première division publia les dessins de Butler en livre. C’est ceux-ci que l’on retrouve ici, accompagnés d’une longue préface détaillée d’Edward Coffman, professeur émérite de l’université du Wisconscin, d’un mot de Joseph Zimet, président de la Mission centenaire 14-18 qui a aussi “labelisé” cet ouvrage…

    Proche des troupes et accompagnant la “Big Red One” dans tout son périple français, Butler en tire des croquis caricaturaux, mais très précis quant aux équipements et aux officiers généraux. Les combats en eux-mêmes ne sont pas le sujet essentiel du livre. Et quand ils les évoquent, c’est plutôt sous un angle burlesque. C’est la vie des soldats, au quotidien, qui transparaît ici. Toujours avec un regard amusé mais réaliste. Avec des illustrations souvent pleines pages ou en strips de deux cases horizontales dans un style simple, un peu naïf, faisant vaguement songer à celui utilisé par Joe Sacco dans sa fresque sur la bataille de la Somme (notamment dans la multiplicité des détails et saynètes qui agrémentent chaque dessin) et préfigure la famille Illico de George McManus. Un beau témoignage d’époque, en tout cas, qui est aussi un vrai travail graphique très intéressant.
    Ajoutons qu’Albin-Michel en a fait une très jolie édition, en petit format à l’italienne, dos cousu et couverture rétro.

    Autre regard, plus contemporain cette fois et plus noir (sans jeu de mots) : celui de Max Brooks (auteur du Guide de survie en territoire zombie ou du roman World War Z). Le fils du cinéaste Mel Brooks s’est passionné pour l’épopée des soldats noirs new-yorkais du 369e Régiment d’infanterie. Une histoire qu’il découvre à l’adolescence, grâce à un prof d’histoire et qui ne va cesser de le suivre “sur les trois quarts de (sa) vie“, comme il l’explique en postface. Le projet de film envisagé ne s’est pas fait (ou pas encore), mais un contact avec Avatar Press pour l’adaptation en comics de son Guide de survie le met en relation avec le dessinateur Caanan White (la série Über) et la bande dessinée devient un parfait support pour conter cette saga tragique et forte, que les éditions Pierre de Taillac (spécialisée dans l’histoire militaire) ont eu la bonne idée de traduire et d’éditer en ce printemps 2017.

    Le prologue et cette plongée jusqu’au coeur des combats dans les tranchées illustre bien le propos viscéral et rageur de ce roman graphique, à travers l’évocation fictionnelle de plusieurs soldats (inspirés de vrais combattants). Ceux-ci sont saisis et suivis également de leur enrôlement à New York jusqu’à leur retour dans leur ville, en 1919. Entretemps, ils auront réalisé le premier fait d’armes héroïques des “Sammies”, dans la nuit du 14 mai 1918,  en forêt d’Argonne, quand deux des leurs réussirent à se défendre face à une vingtaine d’assaillants. Et ils prirent bientôt ce surnom de “Harlem Hellfighers”, terrifiant les Allemands.
    Mais au-delà des Allemands, ces noirs-américains venus défendre “la démocratie”, selon les mots du Président Wilson qui avait habillé ainsi sa volte-face isolationniste, ce 369e Régiment devra aussi combattre un ennemi encore plus implacable et insaisissable: le racisme et la ségrégation qui dominaient les esprits aux Etats-Unis. Formés à part, contraints de tricher pour obtenir des armes (attribués en priorité aux clubs de tirs civils), parqués dans des tâches de soutien et d’intendance, il faudra qu’ils soient intégrés à l’armée française pour aller au combat.
    Cette violence est restituée dans un style très comics, et un noir et blanc expressif, qui manque parfois un peu de lisibilité mais donne une grandeur à ces combattants oubliés, à qui cet ouvrage rend un bel hommage. Un livre d’histoire sur un pan de la Première Guerre mondiale et aussi sur la lutte des noirs américains pour leur dignité. Prenant et puissant.

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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