Lip, Lip, Lip, hourra !

    Lip, des héros ordinaires, Laurent Galandon, Damien Vidal. Editions Dargaud, 176 pages, 19,99 euros.

    Après l’occultation durant ces “putains” d’années 80, le regard se porte de nouveau sur quelques conflits emblématiques des années 70. A la suite de Plogoff, c’est la lutte des “Lip” de Besançon qui revit, de belle façon, ici.

    Tout commence en avril 1973, lorsque le directeur de l’usine horlogère Lip, à Palente, quartier de Besançon, démissionne, sous la pression des actionnaires, le groupe suisse Ebauches SA. Le sort des 1 300 salariés, dont une majorité d’ouvrières, est incertain entre dépôt de bilan et crainte d’une fermeture de l’usine. Et ces ouvrières, à l’image de Solange, OS chez Lip depuis un an, doivent aussi gérer leur quotidien familial.

    Progressivement, c’est un mouvement inédit de réappropriation de la production par les salariés qui va se mettre en place, autour de Charles Piaget, syndicaliste CFDT (en phase avec le gauchissement, alors, de la centrale syndicale). Les ouvriers récupèrent et cachent les stocks de montres, puis se mettent à en fabriquer, seuls, d’abord au sein de l’usine occupée puis en dehors, après l’expulsion violente par les CRS. Un slogan s’impose: “on produit, on vend, on se paie”. Et l’action prend une ampleur nationale.
    En parallèle à cette expérience autogestionnaire, Solange va faire, elle aussi, sa révolution personnelle. Elle va s’émanciper, quitter son mari beauf et réac, connaître l’amour avec un des militants de l’usine, Adriel, et débuter une carrière de photographe de presse à laquelle elle n’aurait jamais osé songer…

    En mars 1974, après 329 jours de lutte, l’usine de Palente rouvre et accueille ses premiers salariés, sous la direction d’un nouveau PDG, Claude Neuschwander. L’espoir qui reprend sera de courte durée. Deux ans après, l’usine fermera pour de bon, mais le symbole, lui, demeure

    L’album retrace donc l’essentiel de ces 329 jours de lutte. Habitué à traiter – avec sensibilité et pertinence – des sujets sociaux, Laurent Galandon mêle ici habilement la dimension sociale et la romance personnelle de Solange. Astuce scénaristique pour rendre plus incarné le mouvement (dont la dimension collective est fort bien restituée), ce deuxième aspect permet aussi de restituer la lutte dans toute son humanité et d’évoquer l’évolution des mentalités et les confrontations qui se font jour entre les salariés sur l’attitude à suivre. Le traitement graphique de Damien Vidal, pour son premier album de BD, se met bien au service du récit, avec un trait précis et des aplats de gris qui accentuent le côté “documentaire”, rappelant les images des reportages télé noir et blanc d’époque.

    Une préface, sensible et bien sentie, de Jean-Luc Mélenchon et un témoignage tranchant de Claude Neuschwander en postface encadrent et recadrent bien l’ensemble.

    Un bel ouvrage qui remplit pleinement la promesse de son titre, sur l’évocation de ces “héros ordinaires”. Et un coup de projecteur sur un pan d’histoire sociale qui, par certains aspects, est bien toujours d’une criante actualité.

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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