“Mamma mia”, un Golem anti-capitaliste !

    capture-decran-2016-10-23-a-19-44-51Golem, LRNZ. Éditions Glénat, 280 pages, 24,95 euros.

    Golem (de l’hébreu gōlem, embryon) : dans la culture juive, sorte d’automate à forme humaine que de saints rabbins avaient le pouvoir d’animer. Le titre du premier album de l’Italien Lorenzo Ceccotti, alias LRNZ, renvoie à un mythe ancestral mentionné dans la littérature talmudique puis décliné chez de multiples auteurs qui s’en sont inspirés au fil des siècles, à travers le cinéma, la télévision, etc. Le golem “façonné” par LRNZ, se situe, lui, dans le futur.

    Pas un futur post-apocalyptique ou extraterrestre comme c’est le cas dans d’autres récits d’anticipation mais une époque pas si lointaine (nous sommes en 2030) de la nôtre où la technologie est devenue omniprésente au sein de la République démocratique d’Italie. Une société high-tech, prospère, pacifiée et “fondée sur l’amour”, dixit le président lui-même ! On veut bien y croire d’autant que cancers et autres tumeurs semblent même avoir été éradiqués. Très vite, on fait connaissance avec Sténo. L’adolescent mène une vie standard à Rome avec sa mère si ce n’est que ses nuits sont anormalement agitées. Alors que les rêves ne sont plus que des souvenirs lointains grâce ou plutôt à cause de l’industrie pharmaceutique, lui continue de rêver. Chaque fois, il est réveillé par le même cauchemar énigmatique, représenté par une sombre forme humanoïde…

    Dans cette société ultra capitaliste, régie par le culte de l’apparence, où l’on enjambe fugacement les corps sans vie des plus fragiles, les publicités sont partout. Si, à 50 ans, on n’a pas son desmophone (téléphone du futur sous forme d’oreillette), c’est qu’on a raté sa vie, serait-on tenté d’écrire, en hommage à notre Jacques Séguéla national.
    Sténo, lui, ne se sent pas à sa place dans ce monde consumériste. D’apparence frêle, l’ado aux yeux cernés traverse son quotidien comme une âme en peine. Seule Rosabella, copine de classe et fille d’un haut dirigeant, parvient à illuminer son monde. Tout s’accélère pour eux lorsqu’ils se retrouvent pris dans une attaque opposant des policiers à des guerriers Shorais, terroristes masqués dont l’accoutrement ne jurerait pas vraiment dans un carnaval vénitien.

    capture-decran-2016-10-23-a-19-45-26Une rencontre haut en couleur (les Shorais sont aussi adeptes du graff subversif) qui va bouleverser l’existence de Sténo. Pris en otages, enfin c’est ce qu’ils croient au départ, Sténo et Rosabella font face à une violence d’Etat, organisée et sans scrupule. Les terroristes ne sont peut-être finalement pas ceux que l’on croit. La surprise passée, Sténo se découvre un destin hors du commun, lié à ses étranges rêves. Comme le golem fait de glaise imaginé au 16e siècle par le rabbin Loew, Sténo renferme un secret familial, capable de sauver la planète toute entière en annihilant les concepts de possession et d’achat. Karl Marx, lui-même, n’aurait pas osé l’imaginer !

    Satire sociale, Golem interroge habilement le rapport entre l’homme et l’état, la technologie et la nature. La société que dépeint LRNZ n’est pas très éloignée de la nôtre, celle qui règne au sein de l’Union européenne. A travers Golem, l’Italien dénonce l’usage de la technologie comme une tentative pour le pouvoir de pérenniser un système capitaliste qui sévit à travers le monde entier. Pseudo-libératrice, cette technologie devient en réalité un moyen d’asservissement, menant au final à l’autodestruction de l’humanité.

    Cette œuvre dystopique au parti pris philosophique assumé est aussi une belle réussite graphique, joliment colorisée tout au long de l’album, avec plusieurs magnifiques pleines-pages parsemées. Il faut dire que LRNZ est un artiste complet, un crack du chara-design. Membre du collectif Superamici et terriblement influencé par la bande dessinée japonaise, en particulier le génial Naoki Urasawa (on a même du mal à ne pas classer son bébé dans la catégorie mangas), il travaille dans de nombreux domaines de l’art visuel. De quoi susciter l’envie d’aller à la rencontre de ce Golem réussi graphiquement et particulièrement engagé.
    Par Bakhti Zouad

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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