Marc-Antoine Mathieu, virtuose à la vitesse de la lumière

    3 secondes, de Marc-Antoine Mathieu, éditions Delcourt, 72 pages, 14,95 euros.

    Prenons, enfin, le temps, de nous plonger 3 secondes dans ce qui est incontestablement pour moi l’album de bande dessinée le plus étonnant de cette fin d’année 2011, par un de mes auteurs préférés.

    Conceptuellement, il s’agit, comme le précise la préface de “relater la trajectoire de la lumière dans une petite portion d’espace-temps. Les 3 secondes qui la constituent forment un récit très court mais aussi très dense aux allures d’intrigue policière“.

    Concrètement, cela se traduit par un ouvrage de 72 pages, de format carré, avec un découpage identique en “gauffrier” parfait de neuf cases par pages, rehaussé par le traditionnel noir et blanc profond qu’affectionne Marc-Antoine Mathieu. Mais, surtout, cet album est une vertigineuse mise en abîme. Un jeu de miroirs virtuose où le dynamisme du récit est uniquement créé par des zooms s’emboîtant ou se renvoyant les uns aux autres.

    Mise en abîme vertigineuse

    Surgi de l’obscurité, on découvre tout d’abord un homme au regard effrayé, regard dans l’iris duquel se reflète un téléphone portable venant de recevoir un message et dans l’objectif photo duquel se dessine une séquence de meurtre (croit-on) ; scène renvoyée par un miroir qui, lui-même se réfléchit dans un vase, etc. Les renvois se font des plus improbables, du reflet d’un cadran de montre jusqu’à un satellite en orbite autour de la lune. Fragmentée, parcellaire et circulaire, le récit – en effet très dense – se dévoile progressivement. Sur fond de scandale et de paris truqués dans le monde du foot, on observe une tentative d’assassinat, un accident de la circulation,un. crash aérien. D’un fondu au noir jusqu’à la disparition totale et une case totalement blanche.
    Un voyage de 3 secondes à la vitesse de la lumière, un peu essoufflant certes, mais un brillant exercice de style parfaitement maîtrisée et une expérience enthousiasmante.

     

    Contraintes créatrices

    Marc-Antoine Mathieu est certes un adepte de longue date des jeux formels et des contraintes – ludiques – d’écriture et de dessin. Dans son premier succès – et magnifique – album, le bien nommé l’Origine, premier voyage de la série de “Julius Corentin Acquefacques prisonnier des rêves”, il place une case découpée au milieu d’une planche, le vide ainsi créé renvoyant parfaitement à la case de la page précédente et suivante, dans l’album suivant, La Qu…, il joue avec la couleur et la distanciation entre l’auteur et le personnage, dans le tome 3 (Le Processus), nouveau découpage et intégration de son personnage dans un univers photographique ; dans Le début de la fin / La fin du début, il propose un “double” album en forme de palindrome visuel (pour le coup, effet déjà brillamment utilisé par Luc et François Schuiten dans NogegoN). Et dans le dernier album, à ce jour, de son héros Acquefacques, La 2,333e dimension, il réussissait même à proposer des pages… en relief (avec lunettes anaglyphes insérées dans l’album !). Un travail très singulier qu’il poursuit – sans son héros fétiche – avec ses albums suivants, des Sous-sols du révolu (dans la série du Louvre/Futuropolis) et son titre-anagramme, et ce jusqu’à Dieu en personne – seule, relative, déception pour ma part, dans son oeuvre.

    Mais avec 3 Secondes, il rebondit très bien et entraîne une nouvelle fois la BD vers une nouvelle dimension, temporelle et numérique. Car, autre innovation, l’album papier se double cette fois d’une version numérique (accessible sur le site de Delcourt à l’aide d’un code fourni dans l’ouvrage). Là, c’est une autre manière de vivre l’histoire qui est proposée, non pas en juxtaposant les cases, mais dans un zoom unique (avant ou arrière), totalement fluide, et de ce fait encore plus vertigineux. De quoi être doublement envoûté dans ce travelling perpétuel.

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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