Michel Kichka, “Deuxième génération” de rescapé de la Shoah

    Deuxième génération, ce que je n’ai pas dit à mon père, de Michel Kichka, éditions Dargaud, 104 pages, 17,95 euros. Sortie le 30 mars.

    Avec Maus, Art Spiegelman avait montré qu’on pouvait traiter du génocide juif par la bande dessinée. Et ce avec une force peu commune. Michel Kichka témoigne à son tour (en reconnaissant son dû à l’oeuvre du dessinateur américain), avec une ambition plus modeste mais non moins émouvante. Dans ce récit profondément autobiographique – qui s’avère être aussi l’histoire de la création de son livre – il s’attache plus particulièrement à un autre aspect du trauma juif : celui vécu par les fils de rescapés de la shoah. A ce titre, la couverture parle d’elle même…

    Né en Belgique, résidant aujourd’hui en Israël où il est un caricaturiste très connu et un militant de la paix au Proche Orient, Michel Kichka revisite ce demi-siècle d’Histoire et d’histoires familiales avec une franchise faussement naïve, parfois grinçante, mais sans aigreur. Une empathie facilitée par son trait plutôt rond et sympathique, en noir et blanc, très “cartoonist”.

    En quatre épisodes et un épilogue, il n’élude rien de son incompréhension, des drames familiaux, dont le suicide de son jeune frère, de cette pesanteur historique qui ne les lâche pas, du comportement parfois difficile de son père – du “privilège” remontant à son enfance de pouvoir roter à table à celui subi une fois qu’il est adulte d’un père acariâtre qui, sur la fin de sa vie, endosse pleinement, voire trop pour son fils, son rôle de grand témoin. Un père qui multiplie les voyages scolaires à Auschwitz où il désespère de pouvoir emmener son propre fils ; ce dernier avouant, dans une planche très forte son agacement, voire son ras-le-bol d’une tragédie dans laquelle il a baigné depuis son enfance.

    Et Kichka se permet même de conclure, avant un épilogue en forme de rédemption et de soulagement par une planche racontant une soirée familiale ou la shoah devient  source de plaisanteries juives montant crescendo, jusquà cet échange où le père lâche qu’à Auschwitz, “comme dessert, on avait droit à des petits fours” ; ce à quoi son petit fils rétorque : “T’es sûr pépé… pas plutôt de la crème brûlée ?” Hors contexte, ce dialogue et ce type d’humour noir pourraient valoir condamnation immédiate. Ici, il apparaît comme une forme de dépassement et de victoire sur la tragédie historique qui pèse sur la famille.

    Le livre s’achève sans que l’on saisisse clairement si le père de Michel a pu lire ce que son fils n’avait pu lui dire. Et si finalement, ils ont fait à deux ce voyage de la mémoire jusqu’à Birkenau. Mais l’important est que Kichka solde de la plus belle des manières ce demi-siècle de non dits, de malentendus, de ressentiments parfois. Avec un livre au ton aussi juste que son dessin. Et, à travers ce témoignage familial intime et “banal”, il livre un ouvrage au caractère universel. Et pleinement d’actualité.

    Commentez ou exprimez-vous grâce aux emojis !
    1
    J'ADOREJ'ADORE
    1
    HahaHaha
    1
    TRISTETRISTE
    1
    GrrrrGrrrr
    0
    J'AIMEJ'AIME
    0
    WOUAHWOUAH
    0
    SUPER !SUPER !
    Merci !

    Tags:

    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

    • Voir les commentaires

    Your email address will not be published. Required fields are marked *

    comment *

    • name *

    • email *

    • website *

    Vous aimerez également peut-être

    L’Argentine, de mal en vampires

    La Crampe, Angel Mosquito. Editions Rackham, 80 pages, 17 euros. Pas facile de survivre ...

    B-Gnet se fait ses films

    Bonsoir, B-Gnet. Editions Aaarg ! 72, pages, 17,50 euros. B-Gnet fait partie – comme ...

    Première récolte pour l’Ecluse et la Bloseille

    Le vendangeur de Paname, Frédéric Bagères (scénario), David François (dessin). Editions Delcourt, 62 pages, ...

    Vincent Rossi, la trajectoire d’un futur grand pilote français

    Trajectoires, tome 1 : Deux tours d’horloge. Roger Seiters, Johannes Roussel. Editions Glénat, collection ...

    Les nouveaux monstres de Chauzy et Lindingre

    A qui le tour ? Jean-Christophe Chauzy (dessin), Yan Lindingre (scénario), éditions Audie / ...

    De Gaulle prend le pouvoir

    Charles de Gaulle, tome 3: 1944-1945, l’heure de vérité, Jean-Yves Le Naour (scénario), Claude ...