Mythe errant aux portes de la mort

    mitterrand-requiem_couvMitterrand requiem, Joël Callède. Editions Le Lombard, 144 pages, 17,95 euros.

    En fin d’année, Philippe Richelle et Frédéric Rébéna avaient exhumé les années de jeunesse (de droite) de François Mitterrand. Joël Callède s’attache aux derniers jours du grand homme, avec la même volonté de saisir les motivations essentielles de ce président si complexe, qui croyait aux “forces de l’esprit”.

    Au crépuscule de sa vie, François Mitterrand se confronte donc à son passé. A ses passés plutôt. Fin décembre 1995, ayant quitté l’Elysée à la fin de son second septennat, au bord du Nil où il passe Noël avec sa “deuxième famille” et son docteur personnel, son esprit convoque Anubis, le dieu des morts égyptiens. Avec lui, il va retrouver les grandes figures qui l’ont inspiré, Jaurès, Jean Moulin, mais aussi sa part d’ombre, son “autre lui-même”: ministre de l’Intérieur ayant laissé décapiter des militants algériens, jeune ambitieux à l’attitude ambigüe à Vichy. A travers ses échanges, le vieil homme tente de percer l’ultime mystère, celui de la mort et d’entrer, apaisé dans cette autre dimension à laquelle il aspire…

    Des bords du Nil avec ses pyramides tombeaux jusqu’au Panhéon et ses grands hommes, cet album est marqué par la mort et la grandeur, ou la grandeur illusoire, la fin des existences et les traces qu’elles laissent.
    En se promenant ainsi au milieu des spectres et des souvenirs, ce Requiem fait ressurgir un personnage, François Mitterrand, sans le ménager, ni le juger. Avec sa grandeur mais aussi ses ambiguïtés, ses petitesses.

    Joël Callède fait partie de cette “génération Mitterrand” grandie avec l’image de ce “Tonton tantôt sévère, tantôt bienveillant” qu’il dessine bien en couverture. Vingt ans après sa mort, il s’interroge donc sur qu’il convient de conserver de lui : le politicien retors, le don Juan invétéré, le vichysto-résistant, le cancéreux de la prostate mentant sur son état médical dès son arrivée au pouvoir en 1981, l’homme des roses du Panthéon, le président abolitionniste, le père de Mazarine, le marcheur de Solutré ou l’homme de Latche, l’amoureux des Landes, comme l’auteur qui y a a passé son enfance. Pour tenter de cerner ce personnage qui l’a tour à tour “fasciné, agacé, écoeuré parfois”, Callède l’aborde donc sous l’angle du président mystique. Et partant de ce questionnement spirituel, il rappelle, à petites touches, tous les autres aspects.
    Tout cela s’enchaîne de manière fluide, grâce à un dessin habité, captant fort bien ses personnages, accentuant la grandeur de Mitterrand, mais aussi ses rides, qui donnant l’air parcheminé d’une momie – une perspective que le vieux président récuse d’ailleurs dans l’album, préférant une inhumation dans sa terre de Charente. La couleur, traitée en aplats à dominante orangée, bleu sombre ou vert d’eau, vient renforcer l’ambiance étrange et mystique de ce vrai cheminement vers la mort.
    Un album crépusculaire, donc, mais pas morbide, dégageant plutôt une atmosphère profonde et sereine. Et un projet abouti qui touchera bien au-delà des “mitterrandolâtres” ou des “mitrantophobes”.

    Mitterrand-requiem_planche

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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