Noise, une enquête champêtre qui fait du bruit 

    Noise, tome 1, Tetsuya Tsutsui (scénario et dessin). Editions Ki-oon, 198 pages, 7,90 euros.

    Shishikari (Japon), de nos jours. Situé à deux heures de Nagoya, le petit bourg est en pleine métamorphose depuis que Keita Izumi, cultivateur et propriétaire du verger éponyme, a fait venir de France des graines et des pousses d’une variété de figue noire.
    Modifié pour mieux s’adapter au climat japonais, le fruit est devenu en à peine trois ans symbole de richesse et de prospérité pour la petite commune rurale. Une spécialité locale dont les commandes affluent de tout le pays depuis qu’une star du net en a fait l’éloge sur sa chaîne.
    Grâce à l’argent des citadins qui s’arrachent les fameuses figues, la mairie a ainsi pu être rénovée et l’an prochain une nouvelle bibliothèque sortira de terre avant peut-être la reconstruction de l’école primaire où Keita, 34 ans, espère inscrire sa fille Erina, huit ans.

    Un jour, le cultivateur, accompagné par Jun Tanabe, travailleur au verger et chasseur, aperçoit un inconnu près d’un stand de figues du verger. L’homme en question dit s’appeler Mutsuo Suzuki, il cherche un emploi saisonnier. Sans pouvoir vraiment l’expliquer, Keita et Jun se sentent très vite mal à l’aise face à cet individu qui ne leur inspire franchement pas confiance. Un sentiment qui ne fait que s’accroître au fil de la journée, le dénommé Suzuki rodant dans le bourg tel un prédateur en quête d’une proie.

    En parallèle, à deux heures de route de là, une disparition inquiétante arrive sur le bureau de l’inspecteur Hatakeyama. Au siège de la police préfectorale d’Aichi, le policier reçoit la fille d’un certain Kenji Suzuki, un conseiller bénévole d’insertion et de probation qui n’a plus donné signe de vie depuis plusieurs jours. En fouillant l’appartement du disparu, à Shiroyama, l’inspecteur de 56 ans découvre que cet ancien de la maison avait adopté un prisonnier en liberté conditionnelle prénommé… Mutsuo. Un homme ayant assassiné par le passé une femme dans des conditions particulièrement atroces et qui ravive de douloureux souvenirs chez Hatakeyama.
    Il ne fait guère de doute que ce Mutsuo est le même qui a jeté son dévolu sur la petite ville de Shishikari et sur Kana la future ex-femme de Keita (le couple est en instance de séparation même si Keita entretient toujours un mince espoir). Surpris près d’une grange d’où il observait, malintentionné, Kana et Erina, Mutsuo ne sait pas encore qu’il ne lui reste que quelques minutes à vivre…
    Bien décidés à l’arrêter avant l’irréparable, Keita, Jun et Shinichiro Moriya un jeune gardien de la paix, tentent alors d’intimider le repris de justice mais la situation dégénère. Mutsuo se débat et finit par perdre accidentellement la vie dans la mêlée. L’homme ne tuera plus… Persuadés d’avoir agi de la bonne manière, Keita, Jun et Shinichiro vont pourtant emprunter le chemin du mensonge en s’employant à cacher le corps, pensant ainsi protéger la quiétude (et la réputation) du verger.
    C’était sans compter sur l’apparition du perspicace inspecteur Hatakeyama…

    Auteur de Prophecy, Manhole ou encore du dérangeant Poison City (primé en 2015 par l’ACBD puis en 2017 au Japan Media Arts Festival), Tetsuya Tsutsui récidive avec Noise. Un nouveau polar psychologique, nerveux et angoissant pour l’un des maîtres du thriller nippon.
    Une fois n’est pas coutume, le récit se déroule au cœur de la campagne japonaise, assez loin des univers urbains imaginés jusque-là par le mangaka.

    Né dans la préfecture d’Aichi, Tsutsui projette le lecteur au grand air à la découverte d’un monde agricole où le mal peut frapper aussi. Ce n’est pas un hasard s’il a choisi sa propre province en toile de fond. Avant d’écrire ce manga, il est allé en repérages dans la ville de Shinshiro où il a visité les paysages de rizières en terrasses qui l’ont inspiré pour Noise.
    Renvoyant par moments au film sud-coréen Memories of murder, l’atmosphère décrite n’en demeure pas moins oppressante et pesante lorsqu’apparaît Mutsuo Suzuki, qui n’est vraisemblablement pas le seul « méchant » de l’histoire.

    Jusqu’où aller pour protéger les siens ? La justice préventive se justifie-t-elle ? Ces questions reviennent en boucle après la lecture de ce premier tome où l’on reconnaît bien la patte de l’auteur, lui qui a toujours estimé que la frontière entre le bien et le mal était extrêmement ténue. « Noise, ce sont des interférences qui pertubent nos ames, écrit Tetsuya Tsutsui. Ces vagues de panique qui submergent parfois l’humain peuvent transformer un être bon en monstre. »

    La force de Noise réside effectivement dans des personnages bien fouillés, qu’il s’agisse de Keita et Hatakeyama. Il n’y a pas vraiment de héros, juste des hommes face à leurs choix. Si le rythme est parfois lent, il est toutefois bien compensé par une tension qui tient en haleine. On se plaît aussi à assister au processus psychologique qui conduit Keita et ses deux compagnons à provoquer la « mise à mort », certes accidentelle, de Mutsuo. Un rebondissement, dans le bon tempo, qui est la marque de fabrique de Tsutsui.

    Côté dessins, on retrouve un style réaliste, aussi bien dans la description des paysages que dans les expressions des personnages parfois à travers des gros plans saisissants, notamment au niveau des regards. Un premier tome riche donc et qui place la barre très haut avant la sortie du deuxième prévu dans quelques semaines.

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