Pline croqué à l’état naturel

    Pline, tome 1: l’appel de Néron ; tome 2: les rues de Rome, Mari Yamazaki (scénario et dessin), Tori Miki (dessin). Editions Casterman, 200 pages, 8,45 euros.

    Chassez le naturel, il revient au galop ! Mari Yamazaki, l’auteur du splendide Thermae Romae (10 millions d’exemplaires vendus au Japon et traduit en huit langues) est de retour avec une série se déroulant à nouveau dans la Rome antique, mais cette fois sous le règne de l’empereur Néron (Ier siècle de notre ère).
    Épaulée par un autre dessinateur nippon, Tori Miki, la mangaka a jeté son dévolu sur Pline l’Ancien, philosophe et père des naturalistes, à qui l’on doit L’Histoire naturelle, cette formidable encyclopédie considérée, encore de nos jours, comme une référence scientifique.

    Le manga débute donc en 79 à Stabies, près de Pompéi, au sud-ouest des côtes italiennes. Entré en éruption, le Vésuve est en colère et crache des tonnes de pierres mêlées à des cendres et des fumées toxiques. Subjugué par la puissance de Dame Nature, Pline ne rate pas une miette de ce spectacle apocalyptique quand tous, dans la ville, ne songent qu’à s’enfuir, à bord d’une galère, à pied ou à cheval. Au crépuscule de sa vie (il succombera étouffé par les fumées dans les heures suivantes), lui, ce touche-à-tout à la curiosité quasi obsessionnelle, préfère observer au plus près ce phénomène rare et unique. Impassible, il ose même goûter, en plein chaos, aux plaisirs que lui offre la villa de son ami Pomponianus, tel un bon bain dans des thermes chaudes, suivi d’une bonne bouffe composée de pigeons rôtis, figues, pains et olives.
    L’érudit détonne et surprend – une dernière fois – ses disciples dont le scribe Euclès chargé de mettre à l’abri les écrits du sage compilés dans des rouleaux. Fin de l’épilogue et retour en arrière de plusieurs dizaines d’années…

    Au pied du volcan Etna, le jeune Euclès tente de sauver le peu d’effets personnels qu’il lui reste après une éruption meurtrière. C’est au milieu d’une ville en ruine qu’il fait connaissance avec Pline, alors substitut du gouverneur de Sicile. Le courant passe très bien entre ces deux hommes de lettres, Euclès voulant devenir lui-même grammairien. Si bien même que lorsque la foudre s’abat sur un arbre, Pline demande à Euclès de lui prêter un deltoi (une tablette en cire), fruit d’un héritage familial, dans lequel il pourrait analyser et décrire ce phénomène climatique. Fasciné devant de telles connaissances, Euclès décide finalement de consigner, lui-même, les exposés de cet homme qu’il devine exceptionnel. A ce moment précis, il endosse la tenue de scribe de celui qui deviendra le plus grand naturaliste de son temps.
    C’est le début de l’Histoire naturelle mais aussi d’une grande fresque ayant pour cadre les plus grandes villes de l’Empire romain (Gaule, Afrique, Germanie…). On fait connaissance avec des personnages historiques incontournables comme l’empereur Néron et sa seconde épouse, l’intrigante Poppée. Un empereur tourmenté et hanté par le fantôme de sa mère Agrippine qu’il a fait assassiner.

    Intitulé Les rues de Rome, le deuxième tome aborde de son côté les relations compliquées (doux euphémisme) que Néron et Pline entretiennent, dans un contexte politique troublée. Tout les oppose et l’on devine déjà les luttes à venir dans les prochains volumes. Manigances dans la cruelle Rome, amour naissant entre Euclès et une fille de joie muette, asthme rongeant Pline…, le deuxième volume ne laisse aucun répit au lecteur contrairement au premier où l’on suit une lente remontée de Pline vers Rome, agrémentée d’anecdotes empruntées à l’Histoire naturelle.

    Au premier abord, Pline a tout du manga bibliographique ou historique, comme peuvent l’être le séduisant Cesare (de Fuyumi Soryo) ou le glacial Vinland Saga (de Makoto Yukimura). Mari Yamazaki et Tori Miki ne le cachent pas d’ailleurs : ils ont voulu, à leur manière, rendre hommage à celui qui a inspiré bon nombre de naturalistes et d’encyclopédistes.

    Le scénario est évidemment romancé, Pline étant souvent décrit et vu comme un homme sans peur, ni crainte face aux épreuves qu’il traverse. Sans doute aussi parce qu’il est un adepte du stoïcisme, comme on le décèle au fil des pages. Le scénario respire le respect et la gratitude pour cet homme qui a véritablement fait avancer la science, à une époque où le monde regorgeait de mystères dans des domaines aussi divers que variés (faune et flore, minéraux, médecine, astronomie, etc.).

    Outre cette dimension historique, les mangakas, Mari Yamazaki en tête, ont voulu faire un parallèle avec ce que nous vivons aujourd’hui dans notre monde contemporain. L’histoire ne serait qu’un éternel recommencement, l’éruption du Vésuve en 79 renvoyant à la triple tragédie (séisme suivi d’un tsunami puis du fameux accident nucléaire) du 11 mars 2011 à Fukushima. Un regard lucide sur la fragilité des civilisations face à des puissances naturelles qui les dépassent. D’ailleurs, pour la mangaka globe-trotter, « les Japonais doivent apprendre à décentrer leur point de vue par rapport au Japon, en se positionnant (…) à l’extérieur de celui-ci. » Un décryptage est ainsi à retrouver à la fin de chaque tome dans de savoureux dialogues intitulés Le charivari de Tori et Mari. Les auteurs reviennent sur leurs choix, leurs motivations, leurs inspirations aussi. Parfois avec une note d’humour rafraichissant.

    Graphiquement, Pline est assez réussi. L’originalité du manga fait qu’il est dessiné à quatre mains, Mari se chargeant des personnages et Tori plutôt des décors et des paysages de la Rome antique comme il l’avait déjà fait en participant (plus discrètement) aux derniers chapitres de Thermae Romae. Leur collaboration donne naissance à un nouveau dessinateur, sorte d’avatar amicalement dénommé “Torimari” que l’on pourra même rencontrer en France du 26 au 29 janvier au 44e Festival de bande dessinée d’Angoulême. Les deux auteurs figurent effectivement parmi les invités d’honneur. Pour autant, chacun a son style, ce qui n’empêche pas une belle fluidité, quasi naturelle, dans le trait qu’il s’agisse des paysages ou des scènes d’actions. Il faut bien l’avouer, on se régale.
    Par Bakhti Zouad

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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