Poison City, prix Asie 2015 de la critique ACBD

    Le prix ACBD Asie 2015 a été attribué ce samedi après-midi, lors du festival Japan Expo à Poison City, de Tetsuya Tsutsui (éditions Ki-oon).

    logo Prix Asie ACBD_2015Aux historiettes du vrai-faux flic ripou Kurokôchi (de Kôji Kôno et Takashi Nagasaki, Komikku), à la découverte très pédagogique de l’art du rakugo du Disciple de Doraku (d’Akira Oze, Isan manga), à l’étonnant et graphiquement très beau biopic du bourreau Samson (Innocent de Shin’ichi Sakamoto, Delcourt) ou aux sales gosses émouvants de Sunny (de Taiyou Matsumoto, Kana), les journalistes ayant participé au prix Asie de la Critique ACBD 2015 ont préféré Poison City de Tetsuya Tsutsui (éditions Ki-oon), afin de distinguer “une bande dessinée asiatique remarquable parue en français entre juillet 2014 et juin 2015“…

    Le détail du vote, sans dévoiler de secrets, avec un partage des voix assez serré entre le vainqueur, Sunny et Innocent – illustre bien la situation de cette sélection 2015, où aucune série n’écrasait la concurrence mais où toutes présentaient d’indéniables qualités. Et déjà celle de montrer l’étendue thématique des mangas (aptes à se saisir aussi bien de l’art ancestral du conte japonais que de revisiter l’Histoire de France ou d’aborder des questions plus contemporaines et politiques), voire leur richesse graphique (marquée ici notamment par le style graphique très particulier de Sunny).

    Poison City_t1_couvSous ces deux aspects, Poison City ne manque pas de légitimité. Cette série (encore facile à suivre puisqu’elle existera sous forme de diptyque) traite d’un thème universel – et d’actualité – puisqu’il s’agit avant tout ici d’évoquer la liberté d’expression et ses limites.

    La couverture, et le premier chapitre peuvent induire en erreur. Mais, ici, le vrai poison, c’est celui de la censure qui s’instille dans le monde des mangas dans ce Japon de 2019. A un des Jeux olympiques, le pays connaît une vague d’ordre moral : des « comités d’assainissement » entendent donner une “bonne image” de Tokyo au monde. C’est dans ce contexte, et en toute innocence que Mikio propose à un éditeur sa première oeuvre, assez gore : une histoire d’épidémie de cannibalisme. Dès la publication du premier chapitre, sa série est censurée par le comité d’éthique. De quoi stupéfier l’auteur et le faire réfléchir sur l’attitude à suivre : résister et poursuivre seul contre tous, tenter des compromis ou abdiquer ?

    A l’heure du “politiquement moral”, des campagnes ponctuelles qui s’en prennent aux “déviances” pour la jeunesse que pourraient être tel jeu vidéo ou telle BD, et où on tue à la kalashnikov des auteurs pour un dessin de prophète, Poison City apparaît particulièrement opportune. Et cette série l’est encore plus quand on comprend – comme la posface le détaille – que Tetsuya Tsutsui restitue là une histoire qu’il a vécu personnellement.

    En 2013, le mangaka a ainsi appris, un peu par hasard que l’Agence pour l’enfance et l’avenir du département de Nagasaki avait classé son oeuvre Manhole comme “oeuvre nocive pour les mineurs”. Cette “incitation considérable à la violence et à la cruauté chez les jeunes” n’étant pas motivée par le fond et la thématique du récit mais seulement basée sur quelques images.

    C’est donc en réaction indignée à cette procédure qu’il s’est lancé dans cette nouvelle série où, exagérant les faits pour en accentuer la dramaturgie, il s’en prend avec vivacité au carcan de bienpensance auto-proclamée qui juge les réalisations artistiques, mais aussi à l’industrie du manga et ses lâchetés. Et cela dans un découpage, porté par un dessin délicat et jamais outrancier, où alterne l’oeuvre fictive censurée et les chapitres de réactions des personnages, montrant comment un oukaze administratif pouvait presque détruire une vie ou écraser une carrière naissante. Un sujet, et une alerte, qui dépasse bien sûr largement les frontières de l’archipel nippon.

    (photo Daniel Muraz)
    Le mangaka Tetsuya Tsutsui en mars, lors du Salon du livre de Paris… sous la menace d’une de ses créatures
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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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