Rêveurs lunaires et vulgarisation scientifique de haut vol

    rêveurs lunaires_couvLes rêveurs lunaires, Cédric Villani (scénario), Edmond Baudoin (dessin). Editions Gallimard/Grasset, 192 pages, 22 euros.

    Quand un titulaire de la médaille Fields de mathématiques et l’un des plus grands auteurs de bande dessinée s’associent pour raconter la vie de quatre scientifiques, acteurs méconnus de la Seconde Guerre mondiale, le résultat ne peut être que surprenant. Et brillant.

    L’exergue, très joliment écrit, mérite d’être repris, car il résume fort bien l’idée et l’esprit de l’album: “Pendant la Seconde Guerre mondiale, il y avait ceux qui voulaient avaler la Terre, et ceux qui voulaient mesurer la Lune. On parle surtout des premiers, avec leurs combats homériques et leurs plans grandioses; mais le conflit s’est aussi joué dans les idées et les états d’âme de quelques rêveurs tourmentés appartenant à la seconde catégorie. Ils voulaient mesurer la Lune, c’est-à-dire mobiliser tous leurs neurones pour comprendre l’inaccessible, utiliser tout la science du monde pour réaliser l’impossible. Cela sous le regard narquois de la Lune, impassible à l’agitation des humains“…

    Si la Seconde Guerre mondiale et son “paroxysme d’inhumanité” que furent les camps de la mort nazis et la première bombe atomique, est souvent évoquée à travers ses grandes figures politiques, ou ses rapports de forces économiques, Cédric Villani, l’un des plus grands de nos mathématiciens et Edmond Baudoin s’attachent à décrire quatre “rêveurs lunaires” qui, eux aussi, ont participé à cette histoire. Savants immortels et pitoyables humains. Tous saisis au crépuscule de leur vie. Au moment des bilans, des remords ou des regrets.

    Rêveurs lunaires_caseWerner Heisenberg, tout d’abord, physicien allemand parmi les plus doués, prix Nobel pour avoir créé la mécanique quantique, que l’on découvre en août 1945, en Angleterre, retenus prisonnier avec d’autres scientifiques allemands qui tous tentent de comprendre comment l’Amérique a réussi à concevoir la bombe atomique. Alan Turing, ensuite, un petit plus connu depuis la sortie d’un film récent sur lui. Mathématicien britannique de génie qui réussit à décoder le système de cryptage Enigma allemand, précurseur de l’informatique et qui vit sa carrière brisée à la suite de la révélation de son homosexualité. On le découvre ici, au moment de son suicide, en 1954. Autre physicien, “père de l’ère nucléaire”, le Hongrois Léo Szilard est évoqué alors qu’il entre dans un hôpital new yorkais, pour subir un traitement radical contre le cancer. “Prophète errant”, c’est peut-être le plus brillant de tous, celui qui a eu le plus d’intuitions sur les catastrophes à venir de son siècle. Lui aussi confronté aux obstacles militaires ou politiques. Le quatrième “rêveur” est un militaire. Mais pas n’importe lequel, Hugh Dowding, colonel britannique à qui l’on doit la stratégie de défense aérienne lors de la Bataille d’Angleterre et dont le rôle fut interprété à l’écran par Laurence Ollivier.

    Tous quatre ont donc été des acteurs essentiels, mais méconnus de cette “grande aventure” humaine que fut la Seconde Guerre mondiale. Et chacun, grâce à une intuition, une idée fugitive, en firent basculer l’issue…

    Construit entre des flash-backs sur la vie des quatre personnages et des échanges actuels entre Baudoin et Villani, ce roman graphique passionnant parvient à mêler assez judicieusement “biopic”, vulgarisation scientifique et débats éthiques que la science peut enclencher.

    Alors, certes, l’ouvrage est dense et le propos parfois un peu ardu, mais le trait sombre aux contours larges d’Edmond Baudoin apporte un beau contrepoint poétique, illustrant les propos avec une grande liberté créative, avec un dessin évocateur qui danse, s’affranchissant souvent des cases. Une belle et profonde réussite, sur le fond comme sur la forme.

    Rêveurs lunaires_planche

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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