Séance de rafraîchissement pour le Transperceneige

    Le transperceneige, l’intégrale, Benjamin Legrand, Jacques Lob, Jean-Marc Rochette, éditions Casterman, 256 pages, 35 euros.

    En attendant la sortie prochaine de Quai d’Orsay, nouveau film de Bertrand Tavernier adapté des albums à succès de Christophe Blain, c’est la grosse transposition de bande dessinée au cinéma de cette fin d’année : Snowpiercer, le blockbuster sud-coréen de Bong Joon-Ho, d’après la série bien française du Transperceneige. Pour l’accompagner, Casterman a eu la bonne idée de sortir une intégrale de cette trilogie SF culte, composée du Transperceneige, publié en 1984 en album après une parution dans le magazine A Suivre, puis réédité sous le titre L’Echappée en 1999, L’Arpenteur, paru en 1999 et La Traversée en 2000.

    Suite à un cataclysme nucléaire, l’humanité a quasi-disparu dans une nouvelle période glaciaire. Les derniers survivants subsistent dans un train immense, “au mille et un wagons” qui parcourt “la blanche immensité d’un hiver éternel et glacé d’un bout à l’autre de la planète“, mu par un mouvement perpétuel, ne s’arrête jamais, sous peine de geler sur place. A l’intérieur, la société s’est reconstituée, confinée, avec ses différenciations et ses classes sociales : à l’arrière, les pauvres, puis l’élévation des classes sociales suit la progression du convoi.

    Réunis en un seul (gros) volume, les trois récits ont plutôt bien vieilli. Le noir et blanc est toujours aussi éclatant et les niveaux de gris créent une ambiance crépusculaire, restituant bien cette atmosphère de fin du monde.

    La première histoire raconte les efforts de Proloff, un “queutard” (relégué en fin de convoi) pour remonter le train. Capturé, il va rencontrer Adeline, une jeune “lèche-queute” et parcourir avec elle, tous deux prisonniers d’abord, en fuite ensuite, les wagons jusqu’à la locomotive. Pour un résultat tragique et dérisoire.

    Quinze ans plus tard, Benjamin Legrand (écrivain, réalisateur de films TV et scénariste)  remonte dans le train, succédant à Jacques Lob, décédé en 1994. Le deuxième récit ne ressemble pas à une suite, plutôt une évocation parallèle, depuis un autre train, dont les passagers sont effrayés à l’idée d’entrer en collision avec le Transperceneige errant. L’ordre social est tout aussi totalitaire et religieux. Mais la progression linéaire du premier épisode fait place à une intrigue plus éclatée, où règnent la paranoïa, la folie (une partie des passagers, “cosmosiens” est persuadé d’être dans un vaisseau spatial) et les manipulations politiques abrutissant les masses avec des voyages virtuels. Désormais, le train s’arrête, ponctuellement, envoyant des équipes d’arpenteurs tenter de récupérer des vestiges de la civilisation enfouie sous les glaces. Un nouveau couple improbable est au coeur de l’intrigue : Puig, un arpenteur et Val, la fille d’un des conseillers du dictateur, sculpteuse d’images, qui vont, bien malgré eux, découvrir les terribles vérités qui lient les responsables du train. Dans la foulée, l’année suivante, les deux auteurs récidivent pour un troisième volet, suite directe du précédent. L’ambiance est plus sombre encore, la révolte vibrante est désormais lointaine, et le train sombre dans la guerre civile et les complots. Mais un ultime espoir entraînera le convoi, hors des rails, au-delà de la mer, jusqu’à un impossible renouveau…

    Dans ces deux nouvelles histoires, le trait de Rochette se fait  plus charbonneux, les fonds plus obscurs, l’ambiance plus oppressante (dans l’esprit du fascinant et cafardeux Tribut – déjà fait en collaboration avec Legrand en 1995). Et l’ambiance, de politique vire presque au métaphysique. Le choc est violent, et durable.

    Et trente ans après sa création, Le Transperceneige n’a rien perdu de sa puissance et de sa singulière modernité. Un train vraiment d’enfer.

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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