“Shangri-La”, l’oeuvre-monde de Mathieu Bablet

    Shangri-La, Mathieu Bablet. Editions Ankama, 224 pages, 19,90 euros.

    Le jeune auteur grenoblois Matthieu Bablet a un style bien particulier. Qu’il traite d’un futur post-apo (comme dans La belle mort), d’une fable mythologique antique (Adrastée) ou, comme ici, d’un space-opera complexe et ambitieux, emmenant le lecteur quelques centaines d’années dans le futur, mais en commençant… un million d’années dans le passé quelque part dans la galaxie de Gum pas encore née. Un style fait d’un dessin un peu froid, aux personnages toujours semblables et un ton d’une sombre mélancolie contemplative.
    C’est encore le cas ici, où Bablet évoque à la fois – de façon brillante – l’aliénation capitaliste et consumériste, la manipulation des foules, la manipulation génétique, le rêve démiurgique de l’homme, les paradoxes temporels jusqu’à la destruction de l’espèce (ouf)…

    Le prologue ancestral, s’il semble hermétique, trouvera son explication à la fin de l’histoire. L’essentiel se situe donc dans quelques centaines d’années. La Terre a été ravagée par une catastrophe nucléaire et elle est devenue inhabitable. L’humanité vit dans une station spatiale géante, gérée et dirigée par une multinationale, Tianzhu, qui s’occupe de tous les besoins de l’homme, dans une société parfaite et close, en les bombardant d’offres publicitaires alléchantes.
    Après avoir créé une sous-race d’animoïdes, des scientifiques de leur côté travaillent à créer une nouvelle race d'”homme des étoiles”, afin d’aller repeupler Shangri-La, une région de Titan, satellite de Saturne terraformé pendant des années afin de rejouer la genèse.
    Scott, un pilote se voit confier par les dirigeants de Tianzhu une enquête au sujet de mystérieuses explosions se déclenchant des diverses stations-laboratoires. Et malgré la propagande généralisée, la révolte couve…

    En trois albums seulement, Matthieu Bablet a su inscrire une vraie marque d’auteur. En s’attaquant à des thèmes ambitieux et avec une approche très personnelle. Ici, il franchit encore un cap vertigineux, à l’image des vues de l’espace qui se trouvent dans l’album. Souvent magnifiées dans de grandes cases. Très riche, Shangri-La est un joli pamphlet ironique et féroce contre la sur-consommation et la réduction des aspirations de l’homme à son seul horizon consumériste. Transposition poussée ici à son extrémité, puisque cette frénésie d’achat est le vrai régulateur social dans l’espace confiné de la station spatiale… Mais la multiplication des versions de smartphones ou les modes vestimentaires saisonnières ne sont pas seulement de la science-fiction. Et difficile de ne pas songer à une certaine entreprise symbolisée par une pomme en lisant ces pages… Quant à la vision horrifique de l’usine de confection de tous ses produits, elle restera longtemps marquée dans les esprits.

    La réflexion s’étend, plus profondément, à une vision politique assez désenchantée de l’homme, qui cadre fort bien à l’univers d’anticipation décrit ici avec beaucoup de précision. Si les personnages sont toujours rigides et singuliers (mais cela participe à l’atmosphère très particulière que dégagent les albums de Mathieu Bablet), les décors sont ultra-détaillés. Une description minutieuse qui plonge véritablement le lecteur dans les entrailles de la station spatiale, avec un réalisme assez rare, qui renvoient à des réussites cinématographiques comme 2001 l’Odyssée de l’Espace ou Silent Running.

    Seul bémol, l’intrigue accuse parfois une certaine faiblesse, au regard de l’exigence élevée du reste de son univers – notamment s’agissant de la rébellion qui agite la station Tianzhu. Mais cette petite faiblesse n’enlève rien à la majesté fascinante de l’ensemble de cette dystopie qui embrasse le destin complet de l’humanité, avec un pessimisme qui renvoient aux films de SF des années 70. En tout cas, cet album est sans doute ce qui s’est fait de mieux en matière de bande dessinée de science-fiction récente depuis Universal War de Denis Bajram.

    Ajoutons que le travail d’édition est la hauteur du projet, avec un gros livre grand format au dos toilé et à la réalisation très soignée (et au rapport qualité-prix assez imbattable).

    A noter aussi que les éditions Ankama en profitent pour sortir aussi une intégrale d’Adrastée. Double occasion, pour ceux qui ne le connaîtraient pas encore, de découvrir ce jeune auteur prometteur et incontestablement à suivre. Jusqu’aux confins de l’univers, même.

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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