Spirou et Fantasio face à l’horreur nazie

     Spirou l’espoir malgré tout, deuxième partie : Un peu plus loin vers l’horreur, Emile Bravo. Editions Dupuis, 90 pages, 16,50 euros.

    Bruxelles, années 1940-41. La Belgique et une grande partie de l’Europe sont sous le joug du IIIe Reich allemand. A Bruxelles, deux jeunes garçons Spirou et Fantasio découvrent brutalement la réalité de l’Occupation nazie. Le service de travail obligatoire, les cartes de rationnement, la faim et surtout la peur des brimades et des arrestations arbitraires. Ils sont aussi confrontés aux premiers signes de la répression violente s’exerçant contre les Juifs, avec l’apparition des premières étoiles jaunes de triste mémoire. Si Spirou cherche toujours à retrouver sa « fiancée » Kassandra, perdue dans un pays lointain et inquiétant d’Europe de l’est, Fantasio a abandonné toute velléité journalistique et commence à participer à des actes de résistance pour les beaux yeux d’une Belge. Les deux compères, arrachés brutalement  à l’insouciance de leur jeunesse, se glissent progressivement dans la peau de héros ordinaires, en protégeant des amis juifs, et en tentant de donner un peu de joie aux enfants dans ce monde devenu horriblement fou.

    Avec ce deuxième volet de sa saga en 4 parties Spirou L’espoir malgré tout, Emile Bravo fait plonger encore un peu plus dans l’horreur ces célèbres personnages de la bande dessinée franco-belge. Avec comme toile de fond, le début des années 1940, en pleine Occupation. Revenus à Bruxelles à la fin du tome précédent, nos héros se retrouvent confrontés à la terrible réalité de la guerre, de la politique raciale et brutale des Nazis, de la collaboration, et des nationalistes flamands et wallon aux intérêts divergents. Fondamentalement Belges, Spirou, l’ingénu, et Fantasio, le roi de la gaffe, devront avoir le courage de se révolter contre l’ordre établi, de la société et de la religion (les lâches compromissions de l’église Catholique), pour faire leur propre choix et se ranger dans le bon camp.

    Héritier de la ligne claire, Emile Bravo, auteur de BD reconnu pour la jeunesse (Ma maman est en Amérique, elle a rencontré Buffalo Bill) mais aussi auteur d’une série en dessin animé passionnante sur des enfants pendant l’Occupation (Les Grandes vacances), raconte avec sensibilité  et d’un trait fin cette période sombre de l’Histoire à travers les yeux de la jeunesse et de l’enfance.

    Depuis Le Journal d’un Ingénu (Dupuis), prélude de ces nouvelles aventures de Spirou et Fantasio durant la Seconde Guerre mondiale, Emile Bravo a su s’approprier totalement ces personnages iconiques de la bande dessinée franco-belge au même titre que Tintin. En imaginant leur jeunesse dans cette époque troublée, il réussit à leur donner corps tout en s’inscrivant dans la lignée de son illustre prédécesseur Franquin.  Emile Bravo oscille sans cesse entre l’innocence de ses personnages et le réalisme historique, notamment sur le sort réservé aux Juifs qui peu à peu vont découvrir l’horreur de la Solution finale.

    L’invention du théâtre de marionnettes itinérant, avec lequel Spirou et Fantasio vont de ville en villages pour divertir les enfants, n’est pas aussi sans rappeler le formidable film La vie est belle de Roberto Benigni, qui évoquait l’histoire d’un père Juif et son enfant déportés dans un camp de concentration et qui pour échapper à l’horreur lui racontait les histoires les plus drôles. La manière aussi de dessiner les soldats SS, en ombres furtives, toujours dans l’obscurité, contribue à diffuser ce sentiment de peur diffus, un peu comme dans Maus de Spiegelman, contrastant avec l’univers coloré et enfantin des traditionnelles aventures de Spirou. La fin de ce deuxième volet, sur une scène d’anthologie qui en marquera plus d’un, laisse augurer une suite palpitante.

    Avec ces deux premiers tomes prometteurs, Emile Bravo est en train de réaliser une véritable prouesse, preuve que la BD jeunesse peut s’approprier des sujets les plus graves tout en émotion et simplicité.

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    • Journaliste depuis près de 20 ans, dans différents titres de la presse locale, tombé dans la marmite des bulles, quand il était petit, en découvrant Snoopy puis les aventures d'un naufragé du A, des Tuniques bleues ou encore d'un Gentilhomme de fortune accompagné d'un célèbre révolutionnaire russe. Toujours passionné de BD, a collaboré à l'éphémère magazine BachiBouzouk, écrit un mémoire sur "L'Association" en 1999 sous la direction de Pierre Christin (IUT de journalisme de Bordeaux) puis aujourd'hui chroniqueur à Bulles Picardes.

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