Stéphane Fert : « Morgane, c’est un conte shakespearien sur le Graal »

    Morgane, de Stéphane Fert et Simon Kansara fait partie des premiers albums remarquables de cette année 2016. variation et relecture originale et réussie de la très classique légende du Roi Arthur. A l’origine du projet, Stéphane Fert revient avec nous plus en détails sur son intéressante création.

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    Stéphane Fert, en juin dernier, aux Rendez-vous de la bande dessinée d’Amiens.

    Stéphane Fert, comment en êtes-vous arrivé à la bande dessinée ?

    J’ai d’abord fait un détour par le cinéma d’animation et l’illustration et puis j’ai eu une très forte envie de raconter des choses plus personnelles. Je suis revenu à la bande dessinée assez tard, vers 27 ans, avec l’envie de développer des projets par la simplicité du médium.

    Pourquoi vous êtes vous porté sur cette relecture de la légende arthurienne ?

    C’est né de plusieurs choses. Quand j’avais douze ans, j’ai eu un prof vraiment génial qui nous avait fait faire une planche de BD sur le Graal en nous montrant les Monty Python. Je crois que c’était la première planche de ma vie.
    Puis des années plus tard, j’en suis venu à m’intéresser à la fée Morgane pour un travail de commande. En m’informant sur le sujet, j’ai été surpris de toute cette poésie, de ce texte très fort mais aussi désuet par son côté un peu macho, très religieux. Et Morgane a vraiment surgi du récit pour moi comme un personnage moderne, très contemporain. Et j’ai eu envie de raconter la quête du Graal à travers ce personnage, car c’est vraiment l’héroïne oubliée de cette histoire.

    Ce thème est largement rebattu dans les romans, le cinéma, etc. Mais vous prenez le contre-pied de la trame habituelle, qui fait de Morgane “la méchante”, en la transformant en vraie héroïne positive…

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    Morgane, une femme forte.

    J’ai lu l’ouvrage de Jean Markale qui compile un peu tous les textes du moyen âge. Ces textes là sont déjà une relecture chrétienne de l’histoire originelle. Mais ils m’intéressaient, car c’est à partir de là qu’on a commencé à malmener le personnage de Morgane. Au départ, dans la tradition celte, Morgane était beaucoup plus ambiguë, comme tous les personnages du récit étaient ambiguës.
    C’est donc ce côté là, manichéen et caricatural que j’ai voulu un peu parodier, car je trouvais que cela reflétait pas mal de problématiques du monde moderne. On parle ainsi beaucoup de patriarcat, car c’est un angle moderne de l’histoire. Quand j’ai eu l’idée, j’ai d’ailleurs été surpris de voir que personne ne l’avait eu avant !

    Dans les nombreuses adaptations qui ont été faites, j’ai constaté que beaucoup avaient mis en scène le personnage de Morgane, mais sans oser en faire une héroïne. Ou alors, elle devenait une anti-héroïne. Alors que chez moi, sans spoiler, elle a vraiment une attitude héroïque à la fin.

    “Les histoires imaginaires aussi sont racontées
    du point de vue des vainqueurs”

    Cette vision moyenâgeuse et caricaturale est présente à travers le personnage du Père Blaise…

    Oui. Au départ, le récit moyenâgeux débute avec Merlin, qui est devin et qui va dans la forêt dire tout ce qui va se passer. C’est purement un récit de mecs ! Avec le seul point de vue de Merlin. Donc nous avons changé le point de vue, en créant ce personnage du Père Blaise qui déteste Morgane. Il représente tout ce qui est le plus horrible dans le patriarcat de l’époque. Et il va raconter une histoire qui n’est pas en faveur de Morgane…

    … c’est l’histoire racontée du point de vue des vainqueurs…

    Oui, c’est aussi vrai pour les histoires imaginaires ! Le contrepoint de cela, c’est que Morgane est un personnage indépendant, avec une vision qu’on qualifierait de progressiste.

    A l’inverse, vous chargez pas mal le profil de ceux que l’on a l’habitude de voir comme les personnages positifs du récit : Merlin est un personnage maléfique, fourbe, malsain ; Arthur est un vrai crétin, les chevaliers de la table ronde sont des soudards, etc. Finalement, le seul homme un peu positif du récit, c’est le père de Morgane, qui meurt très rapidement…

    merlinOui, on a voulu tuer toute figure masculine qui viendrait la protéger. C’est une bande dessinée qui critique le patriarcat et nous avons voulu aller au bout de cette idée.

    Alors effectivement, c’est sombre et on malmène les chevaliers – mais avec de l’humour noir également. Mais nous n’avons rien inventé : ces chevaliers qui n’arrêtent pas de raconter leurs exploits sont vraiment énervants. Ils passent leur temps à chercher des aventures pour pouvoir les raconter ensuite à la Table ronde !

    Mais dans tout ça, où est le peuple ? ou sont les problèmes des gens ? Quand on lit le texte, on comprend pourquoi certains, comme les Monty Python, ont imaginé ce qu’ils ont fait. Il y a vraiment manière à parodie là dedans.

    “Nous avons voulu aussi créer autre chose en matière de graphisme également”

    Le traitement narratif est singulier, mais votre traitement graphique est aussi très stylisé, très pictural.

    Un traitement graphique original.
    Un traitement graphique original.

    Cela vient sans doute du fait que je suis issu de l’animation. J’adore la bande dessinée mais je n’ai pas vraiment de références en la matière. Mes références sont plus chez certains illustrateurs de chez Disney des années 60 par exemple. Et j’ai tout de suite eu une approche qui relevait de l’illustration et du théâtre, car je suis aussi un grand fan du théâtre, j’adore Shakespeare. J’ai vraiment imaginé mon histoire comme une pièce shakespearienne, avec beaucoup de plans à l’horizontale. J’ai aussi beaucoup utilisé le noir, comme dans le cinéma expressionniste allemand. Autant de références qui ne sont pas de la bande dessinée, mais que j’ai voulu faire fonctionner dans le cadre de la bande dessinée. Au début, j’avais d’ailleurs peur que cela ne fonctionne pas. Finalement, un langage est apparu naturellement. Tout ça dans l’idée de créer un conte shakespearien sur le Graal plutôt qu’une BD d’héroïc-fantasy qui a déjà été faite, avec beaucoup de talent parfois. Je pense par exemple à la BD de Chauvel, que j’ai adoré. Mais nous avons voulu faire autre chose et aussi dans le graphisme

    Vous êtes deux à être crédités comme scénaristes sur cet album. Comment avez-vous travaillé avec Simon Kansara ?

    Je suis à l’origine du projet. Et au départ j’étais seul. J’avais même signé seul avec une petite maison d’édition qui a coulé. J’ai repris ensuite le projet, mais je me suis vite rendu compte que si j’avais des idées, je n’avais pas forcément les outils scénaristique pour les mettre en place. Car le scénario, c’est un autre métier, avec ses codes, sa technique. C’est à ce moment là que j’ai contacté Simon Kansara. Il avait déjà fait MédiaEntity chez Delcourt et c’est un copain du lycée, près de Pau. Il est venu m’aider. Et une très bonne synergie s’est mise en place. Chacun a rajouté aux idées de l’autre et Simon est venu cadrer tout ça, surtout au début. Après j’ai pris le pli et ensuite nous avons vraiment pu échanger, comme un jeu de ping-pong perpétuel. En plus, nous étions en coloc, ça marchait vraiment bien.

    “Je suis encore dans l’idée de parler de choses contemporaines à travers des histoires anciennes”

    Ce travail vous a pris combien de temps ?

    A partir de la signature chez Delcourt, un an et demi. Pour 144 pages et les petits bonus à la fin. C’est pourquoi je parlais tout à l’heure d’amener des choses différentes dans la BD. Il a fallu le temps de trouver un langage et cela a mis du temps à se mettre en place. Au début, c’était une planche par semaine, et à la fin plutôt une semaine par jour.

    Après ce premier album, ambitieux et réussi, avez-vous un autre projet ?

    Je vais faire des pages pour le tome 3 d’Axolot, avec un sujet autour des soeurs Fox, qui ont lancé le spiritisme aux Etats-Unis. C’est un petit projet de commande sympa. J’ai aussi un projet jeunesse avec un scénariste connu, mais qui n’est pas signé, donc je préfère ne pas en dire plus. Et puis je vais proposer très vite aux éditeurs un récit autour des contes et superstitions du sud-ouest de la France. Ce sera une histoire d’amour surréaliste qui se déroule dans les montagnes, une histoire d’amour contrariée par la morale bienpensante d’un village du début du XXe siècle. On est encore dans l’idée de parler de choses actuelles à travers des histoires anciennes, mais cette fois, ce sera plus sur un ton surréaliste que fantastique.

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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