Timothé Le Boucher rattrape fort bien le temps perdu

    Ces jours qui disparaissent, Timothé Le Boucher. Editions Glénat, 190 pages, 22,50 euros.

    Et si vous ne viviez qu’à “mi-temps” ? Si un jour sur deux disparaissait ? C’est ce qui arrive brusquement à Lubin Maréchal, après un choc à la tête. Chaque matin, à son réveil, une journée entière s’est évanouie. Plus troublant encore, il se rend compte que ces jours-là, c’est un autre Lubin, au caractère diamétralement opposé au sien, qui vit sa vie. Alors qu’il est enjoué et insouciant, acrobate avec sa petite bande de potes, son double est froid, pragmatique et va bientôt développer une aptitude lucrative de web designer. La situation va encore empirer quand, progressivement, ses pertes de conscience vont s’allonger. “L’Autre” va occuper de plus en plus de journées et commencer à lui voler littéralement sa vie pour mener la sienne, imposant ses choix alimentaires, sa copine…

    Schizophrénie, cas psychologique de trouble dissociatif de l’identité ou pur élément fantastique ? L’étonnant postulat de départ de ce thriller psychologique est en tout cas maîtrisé de bout en bout dans ce roman graphique prenant. Et jusqu’à l’explication fournie dans le dernier tiers du récit ; révélation qui rassurera les esprits rationnels, mais qui laissera libre de croire à toutes les autres hypothèses. Mais, arrivé à ce stade, l’enjeu n’est plus dans l’origine de de dédoublement atypique. Peu à peu, on passe d’un fantastique quotidien à la Marcel Aymé à un univers de science-fiction légère et du trouble initial à une réflexion existentielle sur le sens de la vie et des chemins qu’on peut vouloir lui faire emprunter.

    Avec la construction de personnages forts et attachants, l’autre bonne idée du livre est de ne présenter qu’un seul point de vue, celui du Lubin d’origine (enfin, celui découvert au départ). “L’Autre” n’apparaît que hors champs, grâce à une narration intelligemment menée à travers des vidéos ou les remarques faites a posteriori. A chaque réveil et à chaque saut temporel, le lecteur ne découvre la nouvelle réalité qu’en même temps que le personnage. Effet déstabilisant garanti.
    D’autant que le livre profite de sa généreuse pagination pour jouer pleinement du rythme de la narration et de l’ellipse au profit de cet étirement du temps. Le récit de cette “double-vie” absurde se double aussi d’une réflexion métaphorique, sur l’identité, l’utilité sociale, l’amitié, l’amour…

    Cette dimension mélancolique est renforcée par le trait de Timothé Le Boucher. Assez classique, mais d’une grande élégance et d’une finesse qui fait songer parfois à Bastien Vivès, son dessin résonne parfaitement avec le ton du récit. Dans une forme de réalisme magique
    Une quête – littérale – à la recherche du temps perdu qui est incontestablement l’un des livres marquants de l’année. Et l’affirmation d’un jeune auteur à suivre.

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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