Tintin reprend des couleurs chez les Soviets

    Tintin au pays des Soviets (version en couleurs), Hergé. Editions Moulinsart / Casterman, 144 pages, 14,95 euros. Edition luxe : 160 pages, 31,50 euros. 

    Evacuons d’entrée le sujet qui fâche : cette réédition de Tintin au pays des Soviets est-elle une démarche marketing ou commerciale ? Le nombre d’animation mises en place ces derniers jours et le plan de communication massif déployé confirme bien sûr l’intérêt et le pari des éditeurs de faire de cette version colorisée un petit événement afin de susciter un nombre conséquent de ventes (tirage de 300 000 ex pour l’édition classique + 50 000 pour la version luxe). Mais ne s’agissant pas d’une opération philanthropique ou de pure essence spirituelle, cet objectif n’est pas non plus en soi choquant. Il est plus pertinent de se pencher sur le travail effectivement réalisé et ses conséquences sur l’oeuvre originelle…

    L’histoire a conservé le découpage initial. Quelque 140 pages où Tintin, accompagné de son petit chien Milou, est envoyé comme reporter en URSS, à la fin des années 1920 semblerait-il. Sur place, et au fil de nombreuses confrontations avec les communistes, il va découvrir la réalité du régime soviétique et manquer plusieurs fois d’y laisser la vie…

    Premier constat, qui saute aux yeux, l’album est bien plus attractif et fluide que sa version en noir et blanc. Et cela est dû à la gamme chromatique choisie, qui s’éloigne des tonalités vives des autre albums de la série. Cette “interprétation” assumée, comme l’explique Michel Bareau – directeur artistique des studios Hergé et responsable de cette mise en couleurs –  se traduit par des tons pastel et veloutés, un rendu un peu assombri et un papier moins blanc. Et cette ambiance nouvelle restitue l’aspect rétro et l’idée que l’on peut se faire de l’atmosphère de l’entre deux guerres. Une sensation qui peut également faire songer au futurisme italien, comme le notait notre confrère du Soir, Daniel Couvreur.
    Techniquement, le résultat est obtenu en passant à la quadrichromie, en travaillant à l’arrière du trait et en ajoutant donc des niveaux de noir aux couleurs, ce qui permet d’aplanir les contrastes.
    Ce soin apporté aux couleurs par Michel Bareau, assisté de Nadège Rombaux, se retrouve jusque dans les plus petits détails, comme la couleur brique apporté à un bidon d’essence ou une texture de peau différenciée entre Tintin et des bolcheviks un peu “couperosés”. Ce travail est aussi l’occasion, trop peu pratiquée – notamment dans ces colonnes – d’évoquer le travail des coloristes. Et la manière dont une mise en couleurs peut transformer le regard sur un album. C’est pleinement le cas ici.

    Dans sa version jusqu’ici disponible, Tintin au pays des Soviets marquait surtout par son anticommunisme primaire. Cette dimension n’a pas disparu de cette nouvelle version, mais c’est cette fois son aspect burlesque qui s’impose.  Au fil de ses péripéties rocambolesques, en train, en avion, en voiture, dans l’eau, à l’intérieur du “repaire secret” de Trotsky et Lénine ou en Allemagne, Tintin paraît se mouvoir dans un slapstick échevelé, à l’action constante.

    Un des rares albums où l’on voit le “reporter”… écrire un article

    Ce détachement des enjeux idéologiques (relatifs) permet aussi de s’attarder sur l’évolution graphique du personnage.

    Dans les premières planches, Tintin est représenté de façon plus qu’approximative, comme un petit bonhomme au fort embonpoint, silhouette vaguement empruntée au Totor de la patrouille des Hannetons. Il lui faut quelques pages avant de prendre une silhouette plus svelte. Et, comme insiste – un peu lourdement – la couverture et la quatrième de couv’, ce n’est que dans la huitième planche que Tintin prend sa fameuse houpette.
    Pour l’anecdote (journalistique), il est à noter que c’est également que cet album contient l’une des très rares cases ou Tintin, “reporter”,… écrit un article !

    Artistiquement, comme techniquement, cette version 2017 offre au final une jolie possibilité de relecture de ce premier album embryonnaire de l’oeuvre d’Hergé. Sans “trahison” aucune, mais dans une approche de redécouverte respectueuse de l’oeuvre, à la fois modernisée et replacée dans son contexte de création.

    Finalement, le seul regret éditorial est de voir la couverture originelle retravaillée uniquement réservée à l’édition de luxe (même si le tarif de celle-ci reste abordable).

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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