La Mort blanche, sommet du genre sur la Première Guerre mondiale, versant italien

    La mort blanche, chronique de la der des ders, Robbie Morrison (scénario), Charlie Adlard (dessin). Editions Delcourt, 96 pages, 15,95 euros.

    La venue à Amiens, ce week-end, pour les 22e Rendez-vous de la bande dessinée, de Charlie Adlard, dessinateur-vedette de Walking Dead, donne l’occasion de revenir sur une de ses oeuvres antérieures décisives.
    Ce n’est pas tout récent (l’édition originale date de 1998, la réédition de 2014), mais de saison en cette période de centenaire de la Grande Guerre, puisque l’essentiel du récit se déroule durant l’hiver 1916-1917. Implacable et originale, cette histoire est située dans les Alpes italiennes, lors de la bataille du plateau d’Alighieri. Elle suit la guerre d’un soldat italien d’Istrie (territoire austro-hongrois en 1914), Pietro Aquasanta, qui a changé de camp après avoir été fait prisonnier. En butte à un lieutenant obtus et à un chef sanguinaire, Pietro va vivre un vrai cauchemar dans ce théâtre d’opérations si singulier, dans la neige et le brouillard où mêmes les avalanches deviennent des armes meurtrières: “la mort blanche”…

    Classique récit de guerre, inspiré d’un fait historique, l’histoire de Robbie Morrison marque par son côté impitoyable, sinistre et désenchanté. Evoquant frontalement la violence des combats, la saleté, la mort toujours présente, la démence de certains soldats, le récit se singularise par son contexte particulier: ce front italo-hongrois largement méconnu et oublié dans les histoires de la Grande Guerre. Et, plus encore ici, par son paysage de haute montagne, en hiver, où les hommes ont autant à se battre contre leurs adversaires que face aux éléments naturels.

    Mais si cette histoire est l’un des romans graphiques les plus marquants sur la Première Guerre mondiale, c’est encore plus au travail graphique de Charlie Adlard qu’il le doit. Et ce dès son introduction, assez fantastique. L’album s’ouvre en effet par un travelling avant (et se conclue par la même planche, inversée en un zoom arrière, comme dans un palindrome) de manière étrange et déstabilisante : sur fond de papier gris, une case blanchie à la craie, qui devient dans la case suivante une tempête de neige dans laquelle se distingue, dans la troisième case une vague silhouette qui s’avérera être, page suivante, celle d’un squelette coiffé d’un casque de soldat. Une vision horrifique achevée par une double page d’un assaut violent des Autrichiens contre les Italiens. Effet instantané pour plonger dans l’horreur de la guerre. Le dessinateur utilise cette technique d’illustration originale du mélange de fusain et de craie sur fond de page grisâtre sur l’ensemble des pages – renforçant fortement la sensation morbide qui se dégage du récit. Une technique qui, complétée par des cadrages osés et étonnants, sera mise à profit, de façon plus violente encore, dans les aplats noirs et blancs contrastés de Walking Dead.
    Réalistes, les traits des personnages conservent un petit côté jeté et comme flou, qui les rends émouvants. Et Charlie Adlard multiplie aussi les jeux de regard, bien en face du lecteur, qui l’impliquent et l’immergent émotionnellement dans la tragédie vécue par ces soldats.

    À noter que cet album, sa première vraie oeuvre “d’auteur” (pour celui qui s’était toujours coulé jusque là dans la production plus impersonnelle des comics), marquera un tournant dans sa carrière, puisque c’est à la suite de La Mort blanche qu’il s’orientera vers sa série de morts-vivants avec le succès que l’on sait.
    Mais, morts vivants, ces soldats italiens de l’hiver 1916 l’étaient aussi, de toute façon.

    Table-ronde avec Charlie Adlard, samedi 3 juin à 15 heures, ciné Saint-Leu Amiens. Rencontre précédée, à 14 heures, de la projection de Là où poussent les coquelicots, film-documentaire de Vincent Marie sur la BD et la Grande Guerre, où intervient notamment Charlie Adlard.

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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