Une page noire s’ouvre de nouveau

    Les lumières de la France, tome 1: la comtesse Eponyme,  Sfar, éditions Dargaud, 64 pages, 13,95 euros.
    La Vénus du Dahomey, tome 1: la civilisation hostile, Laurent Galandon et Stefano Casini, éditions Dargaud, 48 pages, 13,90 euros.
    Atar Gull ou le destin d’un esclave modèle, Fabien Nury et Brüno, 88 pages, 16,95 euros.

    Trente ans après Les Passagers du vent, de François Bourgeon, trois albums parus récemment chez Dargaud, rappellent le souvenir de l’esclavage. Avec des angles et des bonheurs variés.

    LUMIèRES ET OMBRES

    Fin août, Joann Sfar, le premier, remettait en lumière le “commerce triangulaire” dans l’actualité, où plus exactement, évoquait les contradictions de certains adeptes des nouvelles philosophies humanistes du XVIIIe siècle, intéressés financièrement par le trafic d’esclaves. Conte fantaisiste et déluré, porté par un trait toujours virevoltant, ce premier album de cette trilogie des Lumières de la France peine cependant à trouver son axe et s’éparpille trop pour réellement séduire.

    ZOOS HUMAINS

    Plus concentré sur son histoire, nettement plus classique dans sa facture, La Vénus du Dahomey, de Laurent Galendon (scénario) et Stefano Casini (dessin) exhume un autre moment guère glorieux de l’Histoire de France. A la fin du XIXe siècle, cette fois, lorsque des noirs étaient exhibés comme de véritables animaux de zoo à des fins pédagogiques… C’est le destin tragique de Diamanka, la dernière amazone du Dahomey. Découverte dans une geôle de Cotonou par un aventurier-bonimenteur, elle se retrouve captive au jardin d’acclimatation de Paris. Là, elle va être aperçue par un médecin, Fernand de La Fillière, vite subjuguée par cette beauté sauvage… S’il a le mérite de rappeler donc cet aspect scandaleux du colonialisme “bien pensant” de l’époque, cette première partie du diptyque annoncé souffre d’un dessin réaliste un peu trop plat pour réellement émouvoir.

    LIGNE SOMBRE

    Finalement, c’est l’adaptation par Fabien Nury et Brüno du roman d’Eugène Sue Atar Gull, qui m’aura le plus séduit. Une histoire de vengeance, sombre et implacable, au milieu du XIXe siècle, où la haine s’avère plus forte que la gentillesse, éblouissante dénonciation, dans sa verve romanesque, du système esclavagiste et du discours paternaliste qui l’enrobait (et qui, sous une autre forme, atténuée, est aussi celui justifiant le colonialisme). Ici, il ne peut y avoir ni “bon maître” pas plus que de “bon sauvage”, mais seulement des destins brisés et voués au malheur par la faute d’un système inacceptable. Ceux, en l’occurrence, d’Atar Gull, fils de roi, promis à un destin “d’étalon” dans les plantations américaines, qui va être pris d’affection par un planteur en Jamaïque. Mais pas au point de remettre en cause les coutumes en vigueur, qui vont être à l’origine d’un effrayant engrenage de violence et de mort…
    L’intrigue, dense et intense (qu’elle le doive à l’histoire initiale de ce roman méconnu d’Eugène Sue ou au scénario de Nury importe peu) est renforcée par le trait expressif et si particulier de Brüno (on se souvient, forcément, à Amiens, de ses premières adaptations de  Jules Verne). Avec ses personnages esquissés et ses nombreux aplats, sa “ligne sombre” (bien plus que claire, surtout ici) s’avère d’une vigueur et d’une force qui marqueront longtemps le lecteur.

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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