Zaï, Zaï, Zaï, Zaï : délire de fuite

    Zaï Zaï Zaï Zaï_couvZaï zaï zaï zaï, Fabcaro. Editions 6 pieds sous terre, 72 pages, 13 euros.

    Un client, par ailleurs auteur de bande dessinée, oublie sa carte de fidélité au supermarché. Emoi, voire panique des employés du magasin. Après avoir menacé un vigile… avec un poireau, l’auteur s’enfuit. C’est le début d’un road-movies à travers la France, pour retrouver un individu qui devient le plus recherché du pays. Les médias s’emparent du fait divers pour en faire une véritable affaire de société, source de crise politique, d’explications complotistes (- “Le gars il fait ses courses quel jour ? – “Jeudi” – “Jeudi = judaïque = juif”). Et cette absence de carte de fidélité focalise tous les propos, suscite toutes les démarches policières, médiatiques, monopolise toutes les conversations, jusqu’à l’inévitable chanson humanitaire des vedettes du Top 50…

    Une fois lancé, l’histoire ne se relâche jamais, à un rythme trépidant et un délire exponentiel, inversement proportionnel au style graphique minimaliste (mais très évocateur) choisi. En bichromie sépia, avec des personnages ramenés à de petites silhouettes ou aux visages réduits à l’essentiel, la démarche fait songer aux romans-photos détournés des situationnistes ou à l’humour froid et non-sensique des Monthy Python.

    Avec – entre autre, tant ces 72 pages fourmillent d’inventions et de développement tous plus foutraques les uns que les autres – des ménagères à la boulangerie qui commentent et critiquent le “systématisme des schémas de narration“, la femme d’un présentateur du JT de 20 heures vient lui demander de rentrer plus tôt “car sinon on mange froid ou réchauffé” ou des experts médiatiques s’emparent de ce pauvre fait divers minuscule pour en voir le signe de “la politique sécuritaire par trop laxiste d’un gouvernement à la dérive“. L’accumulation de ce procédé de décalage surprend de pages en pages, devenant à la fois addictif et totalement hilarant. Jusqu’à une dernière case, du même niveau, qui livre enfin la raison du titre de l’album.

    Et derrière l’absurdité apparente du propos, sa démesure loufoque, Fabcaro dévoile aussi une vision satirique de notre quotidien, de ses dérives médiatiques, de l’aliénation de la société de consommation – comme a pu l’écrire Guy Debord – saisie à sa source même, infime et essentielle : une carte de fidélité à un supermarché qui attache et réduit à un statut de pur consommateur. Au-delà, c’est aussi cette frénésie médiatique, nourrie d'(in)culture événementielle et a-historique qui est ciblée, où un fait occupe temporairement tout l’espace public avant d’être remplacé, tout aussi radicalement, par un autre. Bref, c’est incontestablement une nouvelle – et intelligente – critique de la société du spectacle. Et peut être bien aussi l’album le plus drôle et percutant du moment.

    zaï zaï zaï zaï-planche

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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