Denis Bajram: “L’idée d’un festival de bande dessinée étendu à Internet s’est imposée assez naturellement”

    Denis Bajram, célèbre auteur d’Universal War notamment, est le “parrain” de Cyberbulle, nouveau festival d’un nouveau genre, qui débutera lundi 23 mars en ligne puis se conclura ce week-end à l’UTC Compiègne. Il revient sur l’intérêt de cette nouvelle dimension numérique, virtuelle. Et aussi sur les problèmes, bien réels, et sociaux, des auteurs et du monde de la BD en 2015.

    Denis Bajram, pour quelles raisons vous êtes vous impliqué dans ce festival de bande dessinée d’un genre particulier, qu’est Cyberbulle Compiègne ?

    Entretien Denis BajramEn fait, c’est une idée que nous avons eue ensemble avec les organisateurs, en évoquant ma lassitude à l’égard du système des festivals de bande dessinée traditionnels, avec la saturation de dédicaces, de gens qui attendent ces dédicaces, qui font la queue pour ces dédicaces, etc. Ce qui est pour moi tout sauf une rencontre entre le lectorat et les auteurs contrairement à ce que l’on peut penser ! Donc, on a discuté sur le fait de changer un peu le modèle du festival de BD et assez naturellement l’idée d’un festival étendu à internet s’est imposée.

    La spécificité, en effet, est qu’il s’agira d’un festival qui commencera d’abord sur internet, dès ce 23 mars et toute la semaine, avant de se conclure avec des “vraies rencontres”, le week-end, à l’UTC de Compiègne…

    logoEn fait, le festival va se dérouler entièrement sur internet en même temps qu’il se déroulera dans les murs de l’UTC à Compiègne. Une plateforme numérique a été développée qui permettra de diffuser des conférences, de créer des interactions avant même qu’il y ait quiconque sur place…

     

    Sur place, les 28 et 29 mars, il y aura aussi un programme assez dense, axé sur les rapports entre BD et nouvelles technologies numériques. C’est une dimension du métier que vous connaissez bien…

    G_241_3Oui, à la fin des années 90, nous étions quelques-uns à nous poser des questions et j’ai été un des premiers à basculer totalement en numérique. En fait, en bande dessinée, ce sont les coloristes qui ont franchi le pas les premiers. La mise en couleurs numérique s’est vraiment développée dans ces années 90, mais le basculement vers le dessin, avec la difficulté d’avoir un « beau trait » par ordinateur, a fait que nous n’avons pas été très nombreux pendant longtemps à faire ce passage pour le “tout numérique”. Mais en fait, quand je parle de difficultés technologiques, ce n’était pas si compliqué. De fait, c’était surtout la difficulté de dessiner d’un côté sur une tablette en ayant l’œil qui regardait sur un écran de l’autre côté. Je me souviens avoir eu une discussion là-dessus avec Jean Giraud/Moebius là-dessus. Lui, “le Maître Jedi” et moi “le jeune padawan”, étions tombés d’accord sur le fait que l’on n’y arriverait jamais ! En fait, si!

     

    “Le document numérique a remplacé le papier

    et le stylet électronique le pinceau,

    mais c’est la même main, les mêmes yeux”

    Et aujourd’hui, en lisant certains albums, on ne parvient plus à distinguer ce qui est du dessin à la plume ou au feutre sur une feuille et ce qui a été fait directement sur ordinateur…

    Pour moi, il n’y a pas de différence ! Le papier a été remplacé par le document numérique, le pinceau à encre a été remplacé par un stylet électronique, mais fondamentalement, il y a toujours la même main, les mêmes yeux. La grande majorité du processus n’a pas changé. A ce sujet, je vais vous donner une anecdote : avant, je faisais les couleurs à la gouache, à l’acrylique et je m’en mettais beaucoup sur les mains. Quand j’ai commencé à basculer pour la couleur en numérique, pendant trois ou quatre ans, j’ai eu le réflexe d’aller me laver les mains une fois finie la mise en couleurs !

    Aujourd’hui, la seule différence, ce serait peut-être que je n’ai plus de planches à vendre aux galeries !

    Ce qui est une évolution un peu paradoxale, alors que la bande dessinée devient aujourd’hui un art de plus en plus recherché par les collectionneurs. Ainsi, le week-end dernier, avec cette grande vente aux enchères de planches originales organisée chez Christie’s

    Oui et non, en fait. A titre personnel, j’ai déjà réalisé une exposition numérique. Et j’ai vendu des reproductions de planches a des cotes qui n’étaient pas si éloignées des cotes classiques. En art contemporain, on se fiche de savoir si on a un pseudo original fait à la main ou une reproduction industrielle. Ce qui compte c’est l’œuvre et la valeur de l’œuvre. Ainsi, Jeff Koons ne touche jamais ses œuvres d’art, tout est fabriqué par des ateliers d’art. Et pour ma part, je croyais au départ ne plus revoir une galerie et cette année, j’ai plusieurs propositions.

    Pour revenir au festival, ce choix d’orienter les thématiques des nouvelles technologies appliquées au 9e art (turbomédia, dessin numérique, etc), s’est imposé naturellement ?

    L’idée s’est faite assez naturellement, en effet, pour un festival sur internet, de mettre l’accent sur le numérique, pour cette première édition. Et ce dans la création ou l’édition – car il s’agit de deux choses très différentes. Ensuite, nous avons cherché des auteurs référents dans le numérique. On les a contactés et ensuite, c’était surtout sur les disponibilités…

     

    “Je n’arrive pas à penser le monde

    en dehors de critères scientifiques”

     

    experience-mort-bd-volume-1-integrale-217832… Et il y a aura un plateau intéressant, avec entre autre Arthur de Pins, Jean-Michel Ponzio, Marion Montaigne, etc. Né dans le milieu des étudiants de l’UTC, ce festival est aussi assez axé autour des rapports entretenus entre la bande dessinée et les sciences. Là encore, c’est quelque chose que vous pratiquez dans votre œuvre, ces thématiques de « hard science », comme dans votre série phare Universal War et ses paradoxes temporels, son voyage dans le temps, ou plus récemment avec Expérience mort où vous abordez, avec Valérie Mangin, de façon qui se veut « scientifique » la question de l’au-delà. Ce sont des thématiques qui vous intéressent manifestement ?

    Pour moi, c’est même plus que cela, c’est naturel. Je n’arrive pas à penser le monde en dehors de critères scientifiques. Alors quand on essaie de parler de question de « vie après la mort », on prend naturellement une approche scientifique, même si après on va en faire un peu n’importe quoi pour distraire le lecteur…

    Dans le même temps, on trouve dans vos albums une dimension mystique…

    Métaphysique, oui. On est nourris de rationalité à 50% et de légendaires et de mythologies à 50%. Ce n’est pas incompatible. Il suffit de savoir à chaque fois sur quel terrain on est. Quand on est dans la science, on va parler science. Et quand on a envie de faire de la poésie, on peut convoquer les divinités et les grands récits héroïques.

     

    “Nous sommes en train de faire

    une suite d’Expérience mort”

     

    Sur quels projets travaillez-vous en ce moment ?

    Tout d’abord, bien sûr, la poursuite d’Universal war 2, pour Casterman, qui est le plus urgent. Et puis nous sommes en train de faire, avec Valérie Mangin, et contrairement à ce qui était prévu, une suite d’Expérience Mort. En fait, nous avions eu une idée pour une suite, mais on s’était dit qu’aujourd’hui les séries, c’est difficile, que cela ne se vendrait pas, donc on en est restés à nos deux tomes. Et puis c’est l’éditeur, Ankama, qui nous a sollicité pour poursuivre. Du coup, là, on va s’interroger sur ce qui se passe “après la mort”, avec un rebondissement à la suite du tome 2, qui est déjà en lui-même un rebondissement. Nous allons nous pencher cette fois plus sur les conséquences sociologiques que scientifiques des événements. Avec toujours avec les mêmes personnages, mais dans une histoire très différente.

    Vous évoquez, pour votre nouvelle série, un aspect sociologique. En ce début d’année, c’est aussi un aspect plus “social” du monde de la bande dessinée qui est apparu au premier plan, avec la mise en lumière de la dégradation des conditions d’existence des auteurs. Alors que le secteur de la bande dessiné se porte, relativement plutôt bien, dans le marché du livre…

     

    “Nous sommes à un moment clé

    où les parts de gâteau de beaucoup d’auteurs

    deviennent vraiment trop petites”

     

    C’est vrai que le marché de la bande dessinée se porte bien. On a rarement autant produit, autant eu d’auteurs et de genres aussi variés. Le problème est que si les ventes ont beaucoup grimpé lors deux dernières décennies, elles ne l’ont pas fait en proportion du nombre d’auteurs qui sont arrivés. Donc, le gâteau grossit, mais s’il ne grossit pas autant que le nombre de ceux qui sont autour, la taille des parts diminue ! C’est ce qui se passe aujourd’hui. Nous sommes à un moment clé, où les parts de gâteau de beaucoup d’auteurs deviennent vraiment trop petites. Des gens qui jusque là arrivaient à vivre de leur activité de bande dessinée – qui en vivaient modestement, car il y n’y a jamais eu beaucoup de très hauts revenus dans notre milieu – ont des revenus au-dessous du Smic, il y en a qui sont réduits à des revenus dignes du RSA.
    Et on ne fait pas de la bande dessinée comme on peut faire, parfois, de la littérature, sur son temps libre ou en parallèle d’un autre travail. La particularité de la bande dessinée, c’est que c’est toujours long à faire. Un dessinateur a trop de travail pour ne pas le faire à plein temps. Si un grand nombre d’entre eux ne parvient plus à en vivre, il restera quelques auteurs “bien installés”, comme Valérie ou moi, mais il y a aura une vraie déstabilisation de tout le système…

     

    “Se paupériser aujourd’hui

    afin de financer la retraite de demain,

    ça n’a aucun sens”

     

    Et là-dessus est arrivée une réforme de votre régime de retraite, c’est bien cela ?

    Cet été, le régime de retraite complémentaire des auteurs a explosé. Les cotisations qui étaient jusque là relativement faibles sont passées à 8% des revenus, prélevées chez les cotisants à partir de 2016. Nous sommes bien sûr tous favorables pour avoir une retraite correcte. Mais si c’est pour se paupériser aujourd’hui afin de financer la retraite de demain, cela n’a aucun sens. On ne peut pas demander aux gens de financer leur avenir en mettant en danger leur vie actuelle ! Il faut trouver un équilibre qui, pour l’instant, paraît difficile à atteindre.

    C’est dans cet esprit que vous avez décidé de lancer les Etats généraux de la bande dessinée, dont on a notamment entendu parler lors du dernier festival d’Angoulême ?

    etat_généCet été, en discutant avec Valérie Mangin et Benoît Peeters, nous nous sommes rendu compte que chaque fois que l’on voulait avancer dans la réflexion sur la bande dessinée, dans le domaine économique ou social, nous manquions de données, de références fiables. Il y a nécessité de mener des enquêtes, d’avoir des données sur les auteurs, sur les éditeurs, sur le lectorat, etc., afin d’aboutir à un portrait réel le plus complet possible du monde de la BD, sur le plan économique et sociologique. C’est pourquoi l’automne dernier, nous avons proposé de faire ces états généraux sur plus d’un an. On essaiera ensuite d’apporter quelques propositions pour réorienter la situation de la bande dessinée. Par exemple, dans notre secteur du livre, la loi sur le prix unique n’a pas empêché les gros, les supermarchés de faire des affaires, cela n’a pas coûté un sou à l’Etat, cela a certes peut-être coûté un petit peu aux consommateurs, mais cela s’est fait au profit de la préservation d’une offre plurielle en librairies que l’on peut constater aujourd’hui. Si on pouvait arriver, dans le domaine de la bande dessinée, à trouver quelques rééquilibrages de cette qualité-là, cela permettrait peut être d’envisager l’avenir de façon plus serein.

    Ou en est-on en ce printemps 2015 ?

    Pour la réforme des retraites, on ne sait pas du tout où l’on va. Au Salon du livre de Paris, les auteurs et les artistes vont encore manifester, car nous ne sommes vraiment pas rassurés. Quant aux états généraux de la BD, ils se sont ouverts fin janvier, lors du dernier festival d’Angoulême. Et les études vont durer bien un an, un an et demi. En parallèle, nous allons présenter nos “cahiers de doléances” au Salon du livre de Paris, puis nous allons faire un petit “tour de France”, afin de présenter l’avancée des travaux, au fur et à mesure de leur élaboration, histoire que tout le monde puisse participer aux discussions un peu partout. C’est vraiment un travail de longue haleine.

    Commentez ou exprimez-vous grâce aux emojis !
    0
    J'AIMEJ'AIME
    0
    J'ADOREJ'ADORE
    0
    HahaHaha
    0
    WOUAHWOUAH
    0
    SUPER !SUPER !
    0
    TRISTETRISTE
    0
    GrrrrGrrrr
    Merci !

    Tags:

    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

    • Voir les commentaires

    Your email address will not be published. Required fields are marked *

    comment *

    • name *

    • email *

    • website *

    Vous aimerez également peut-être

    Mandy bulle chez Daniel Maghen

    Le travail de Dean Yeagle est encore visible pendant une semaine à la galerie ...

    La BD au salon du livre de Creil

    Si avec les Rendez-vous de la Bande dessinée d’Amiens, la Picardie compte un salon ...

    Enrico Marini, parrain des prochains Rendez-vous d’Amiens

    Ce vendredi, à Angoulême, l’on a appris, de manière officieuse, que l’auteur italien Enrico ...

    Valérian et Laureline ont atteri à la bibliothèque d’Amiens

    Avant-goût des 19e Rendez-vous de la bande dessinée d’Amiens, Valérian a déjà débarqué à ...

    Seconde journée en photos aux Rendez-vous d’Amiens

    Côté auteurs Et aussi     Commentez ou exprimez-vous grâce aux emojis ! 0J'AIME0J'ADORE0Haha0WOUAH0SUPER ...