Pétillon, le « prince de la BD », à retrouver jusqu’à fin février à Blois

    Une exposition (doublement) hommage à René Petillon, réalisée par l’association BD Boum, à voir jusqu’au 23 février à la Maison de la BD.

    Patrick Gaumer, commissaire de cette expo Pétillon.

    C’est la tradition dans le festival de bande dessinée de Blois, BD Boum : l’auteur récompensé pour son œuvre à droit à son exposition l’année suivante (tandis que pour sa part il exécute l’affiche du prochain festival). Désigné « Grand Boum 2017 », René Pétillon est donc à l’honneur pour trois mois dans les jolis locaux de la Maison de la bande dessinée, tout à côté de la Loire, dans le centre-ville de Blois. Une exposition qui a pris, forcément, une autre dimension depuis le décès du dessinateur, en septembre dernier.

    L’Enquête corse et le Canard enchaîné

    Réalisé sous la supervision du spécialiste de l’histoire de la Bande dessinée Patrick Gaumer, cette expo, riche de très nombreuses planches et dessins originaux a le grand mérite de brosser une rétrospective de l’ensemble de la carrière de l’auteur de l’Enquête corse, pilier du Canard enchaîné pendant vingt-cinq ans. Car, de fait, le nom de Pétillon est immédiatement associé à celui de son enquêteur Jack Palmer aux prises avec les nationalistes corses, lors de cette « Enquête » qui lui a offert une reconnaissance professionnelle et critique (l’album est Grand prix d’Angoulême 2001) mais aussi du grand public (renforcée par la sortie du film, sympathique mais assez quelconque d’Alain Berberian avec Christian Clavier et Jean Reno) ainsi que les dessins, d’une grande justesse et finesse politique, qui ponctuaient les pages de l’hebdo satirique.

    Un exemple de dessin d’actu pour le “Canard enchaîné”, avec Mélenchon, un personnage en colère qu’il aimait dessiner.

    Dans l’expo, un cabinet de lecture est consacré à cette activité de dessinateur de presse, auquel Pétillon consacrait rituellement ses dimanches (pour la lecture assidue des journaux et l’écoute des infos radio et tél), lundis (pour la réalisation des premières esquisses de dessins) et mardis (pour l’envoi d’une dizaine de dessins finalisés à la rédaction du Canard), comme l’a expliqué Patrick Gaumer, lors de la visite commentée assurée ce samedi 24 novembre.

    Des débuts influencés par Mad

    Ce qui vient donc à l’esprit, c’est ce trait jeté, au pinceau, rapide dans les dessins de presse, plus détaillé dans les albums, mais toujours dans une sorte d’épure vaporeuse (qui va bien à Jack Palmer). L’intérêt de cette expo rétrospective est donc de rappeler que René Pétillon, s’il est allé vers cette épure du trait avait commencé dans un registre beaucoup plus appuyé et chargé, influencé par les dessinateurs américains de Mad magazine notamment.

    On peut retrouver cela à travers l’exposition de sa toute première planche (au trait encore incertain) puis de planches de ces premiers récits des années 70 (dans Pilote ou Métal Hurlant) et ses premiers albums, dont les Disparus d’Apostrophes, premier succès d’estime en 1982, le Pékinois (1987) ou Le prince de la BD, album plein de dérision sur le monde de la bande dessinée, qui a donné aussi le titre de l’exposition, comme une évidence. Des albums un peu oubliés, que Pétillon avait tendance lui-même à rejeter, mais qui restent marquants.

    “Prince de la BD”, Pétillon l’était aussi par sa classe et son intelligence. Il a réussi ainsi à traiter des sujets très sensibles (les paradis fiscaux, la Corse ou le voile islamique) en réussissant l’exploit de ne jamais déclencher de polémique tout en pointant avec une acuité forte chacun de ces sujets.

    Un hommage chaleureux

    Une table-ronde, associant l’éditrice Gisèle de Haan (aujourd’hui chez Dargaud, mais qui a été de l’aventure de L’Echo des Savanes – Albin-Michel) et les auteurs Jean Solé (pilier historique de Fluide glacial) et Terreur Graphique (dont le dernier ouvrage, avec Fabrice Erre, et après des chroniques parues dans la Revue dessinée porte sur l’histoire de la satire) a permis de revenir, à travers un hommage chaleureux sur ce grand monsieur du monde du dessin de presse et de la bande dessinée.

    Lors de la table-ronde. De gauche à droite: Patrick Gaumer, Gisèle de Haan, Jean Solé, Terreur graphique.

    Un homme « d’une grande gentillesse et avec énormément de classe », comme le rappela Gisèle de Haan. Un homme engagé (plutôt à gauche), mais qui choisit la voie de l’humour mâtiné d’absurde pour restituer la réalité et les travers de la société, comme dans le Baron noir, cette série de strips qu’il scénarisa avec Yves Got au dessin, publiés dans le Matin de Paris, métaphore animalière féroce de la France giscardienne.

    Né en 1945 dans le Finistère, dans une famille d’artisan boulanger-pâtissier, le jeune René fait montre de sa première rébellion en refusant de s’inscrire dans la lignée familiale. Monté à Paris en 1968, ce rebelle à toute injonction va voir ses tous premiers dessins paraître dans l’Enragé de Siné. Puis se sera Pilote (ou Jack Palmer fait son apparition en 1974), puis l’Echo des Savanes, puis VSD qui lui proposa de chroniquer l’actu en une planche de BD. Ce qui le fit repérer par le Canard enchaîné qui l’embauche en 1993.

    Dans Pilote, Pétillon se moque gentiment du côté vieillot de l’humour du “Canard enchaîné” dans une histoire courte.

    Non sans que son rédacteur en chef, Claude Angeli, ne se souvienne d’une page, faite dans Pilote, quinze ans plus tôt où Pétillon égratignait gentiment le côté « dinosaure » de l’équipe du volatile déchaîné (la planche est aussi présente dans l’expo, voir ci-dessous).

    Dans cette collaboration entre albums et presse magazine (qui, a l’époque pré-publiait justement les futurs albums), Pétillon n’a jamais eu le temps d’aller chez Fluide glacial, « mais on était très proches. C’est une histoire de famille, tout ça », comme le souligne Jean Solé, qui insiste aussi sur « l’intelligence pure et l’humour très juste » de l’auteur. Autre proximité affective et professionnelle, celle de la bande de « Charlie », première époque, celle de Choron mais aussi de la seconde époque (celle de la relance en 1991).

    La “famille” et Charlie hebdo

    Dans un recoin de l’expo, à côté d’une projection vidéo de l’émission dessinée permettant de le revoir discuter de son métier, on trouve d’ailleurs quelques dessins, réalisés et offerts à des amis, qui croquent ainsi Reiser, Cabu ou l’économiste Bernard Maris. C’est aussi en fonction de ses liens que René Pétillon accepta de collaborer, non sans courage vu le climat » avec le « Charlie des survivants », après le massacre du 7 janvier 2015.

    L’équipe de Charlie hebdo dessinée par Pétillon au moment de l affaire des caricatures de Mahomet.

    Sur ce sujet de l’humour et de ses « limites », il s’était exprimé avec clarté dès le début de ce qui deviendra « l’affaire des caricatures de Mahomet ». Un cartel reprend ces mots, dix ans plus tôt, fin 2005 : « Menacer quelqu’un de mort pour un dessin, c’est complètement fou ! Car il n’y a pas de raison que ça s’arrête. Surtout si on cède. Sur l’affaire des caricatures, un des dessins m’est apparu à côté de la plaque : celui qui assimile l’islam au terrorisme. Mais je soutiens le dessinateur et le droit de publier ce dessin, même si je le trouve excessif. On a le droit de publier ce que l’on veut, même si c’est outrancier. La liberté d’expression, ça ne se négocie pas ! S’il y a véritablement diffamation ou insulte, il y a les tribunaux. » Tout est dit, de manière claire, sobre et simple. « La classe de son trait », comme pourrait redire Gisèle de Haan.

    Si l’offre en terme d’œuvres originale exposées est conséquente et variée, il faut aussi, et enfin, dire deux mots de la scénographie, réalisée par les membres du festival BD Boum : des imperméables pendus un peu partout (en clin d’œil hommage bien sûr à Jack Palmer, dont une statue en papier mâché accueille les visiteurs), mais aussi la possibilité de faire un selfie, comme Jack Palmer sur l’affiche du festival ! Bref, une expo ludique et très riche, pour restituer celui qui « avait le génie d’avoir l’efficacité du dessin de presse et le talent d’auteur de bande dessinée », comme le résume bien Jean Solé.

    Pétillon, le prince de la bande dessinée, jusqu’au 23 février 2019. Maison de la bande dessinée de Blois. Entrée libre.

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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