La bande dessinée, toujours bien au rendez-vous de l’Histoire à Blois

    Les Rendez-vous de l’Histoire de Blois sont aussi des rendez-vous avec la bande dessinée, avec des rencontres de haute volée. Et cette année, la BD est pleinement entrée dans l’Histoire. Rapide retour subjectif. 

    Les Rendez-vous de l’Histoire de Blois (Loir-et-Cher) ont une fois encore connu un beau succès de fréquentation, en cette fin de semaine, du 10 au 14 octobre.
    Plus de 400 conférences ou table-rondes, un millier d’intervenants (dont même un ancien président de la République, François Hollande pour ne pas le nommer, qui s’invite lors d’une conférence le dernier jour).

    S’agissant de la bande dessinée, qui nous importe plus ici, ces Rendez-vous l’accueille résolument. Avec un programme digne presque d’un vrai festival de BD. Même en concurrence cette année avec Quai des Bulles, le festival n°2 du genre en France, à Saint-Malo, Blois présentait un beau programme de conférences et d’expositions, co-organisées avec l’association BD Boum. Et avec, il est vrai, Pascal Ory, historien et critique de bande dessinée dans le comité d’organisation de ce festival historique unique en son genre.

    Le dessin de presse à l’honneur

    Il est vrai, aussi, que le thème de l’année – “la puissance des images” – se prêtait bien à un regard sur la bande dessinée où le dessin de presse. De quoi confier la présidence de ce festival 2018 à Cartooning for peace, l’association de Plantu, dont les dessins s’affichaient sur les grilles de la préfecture et du conseil départemental. Et la séance de clôture, ce dimanche 14 octobre devait réunir, sur le thème de “la puissance du dessin de presse au service des droits de l’homme”, Plantu, l’Israélien Michel Kichka (auteur du réussi Deuxième génération, et fait paraître en cette rentrée une suite plus contemporaine Fallafels sauce piquante), le Belge Pierre Kroll ainsi que Christiane Taubira et Jean-Michel Jeanneney.

    Dessin de l’Espagnol Kap, pour l’association Cartooning for peace, visible à Blois

    Autre symbole fort – mais habituel – le prix Château de Cheverny de la bande dessinée historique est revenu à Pascal Rabaté, pour son diptyque La déconfiture (ed. Futuropolis) sur la débandade française de 1940. Ce qui lui vaudra une expo dédiée à cette série l’an prochain à Blois. Succédant à Pierre-Henri Gomont, lauréat 2017 pour Pereira prétend, et dont des planches, joliment mises en valeur étaient exposées à la bibliothèque Abbé-Grégoire (où elles resteront jusqu’au 1er novembre).

    Autre exposition “historique”, celle consacrée par la Maison de la BD à la série 14-18 de Corbeyran et Le Roux (ed. Delcourt). Avec des planches originales et des illustrations des albums de la série, contextualisés par des documents d’époque (affiches, cartes postales, plaques stéréoscopiques, journaux illustrés…) ou des objets (uniformes, artisanat de tranchées…) et accompagnées de la projection en boucle du documentaire de Vincent Marie sur la Grande Guerre et la bande dessinée, le très réussi Là où poussent les coquelicots.  Une expo installée cette fois jusqu’au 3 novembre.

    Josep se découvre

    Vincent Marie et Aurel lors de la rencontre autour de “Josep”.

    L’historien Vincent Marie (décidément sur bien des fronts, après avoir été à Albert pour la sortie de l’album Traces de la Grande Guerre le week-end dernier) était également présent, ce dimanche, pour une rencontre avec Aurel autour du projet de long-métrage d’animation en cours du dessinateur du Monde et Politis, Josep. Un film prévu pour sortir en salles début 2020, évocation de la vie de Josep Bartoli, dessinateur de presse républicain espagnol à la vie étonnante (il fut commissaire politique communiste pendant la Guerre d’Espagne ou l’amant de Frida Kahlo au Mexique après-guerre). C’est plus particulièrement la “retirada” (la pitoyable et tragique retraite des Républicains espagnols vers la France en 1939) puis à son internement au camp de Rivesaltes. Un film, surtout basé (et né) d’un livre réalisé par le neveu de Josep, Georges Bartoli, reproduisant les saisissants dessins faits par Josep lors de son internement. Un projet a priori des plus intéressants, dont Aurel a pu détailler le cheminement, et dont il a été donné à voir des premières images. A noter que le film s’accompagnera d’un documentaire sur le “hors-champ” de la production, réalisé par Vincent Marie et qui devrait, lui, être visible l’an prochain.

    Des rencontres, de l’antiquité à Che Guevara ou Riad Sattouf

    Camille Pouzol analysant l’image de Che Guevara dans la bande dessinée.

    Bien d’autres champs de réflexion, très divers, ont pu être abordés durant ces quatre jours, sur l'”Antiquité et le Moyen Âge dans la bande dessinée”,  avec la présence notamment de l’auteur Jean Dytar (auteur du récent Florida, ed. Delcourt, auquel une autre rencontre était consacrée), mais aussi sur La Guerre des Gaules en bande dessinée, autour de la libre adaptation de La Guerre des Gaules de Jules César par Tarek et Pompetti (éditions Tartamundo) ou l’analyse pointue de la symbolique de la figure de Che Guevara en bande dessinée par le jeune universitaire Camille Pouzol, docteur en civilisation latino-américaine à l’Université Paris IV Paris-Sorbonne, qui démontra notamment le parallèle – évident à l’issue de son exposé – entre la trajectoire du guerrillo argento-cubain et la figure du Christ.

    Outre Florida, d’autres albums récents ont été mis à l’honneur lors de rencontres-débats, comme Si je t’oublie Alexandrie de Jérémie Dress, qui se penche sur ses origines égyptiennes et mène l’enquête à Alexandrie ou l’émouvant Voyage de Marcel Grob, histoire d’un « malgré-nous » de Philippe Collin et

    Gros succès de dédicaces pour Riad Sattouf, samedi.

    Sébastien Goethals. Autre album en lien avec les zones d’ombres de la Seconde Guerre mondiale, Violette Morrisl’une des sportives françaises les plus titrées de l’histoire dans l’entre-deux guerres, à la postérité noircie par son basculement dans la collaboration avec Vichy et son surnom de « hyène de la Gestapo », de Kris, Galic et Javi Rey (le trio d’Un maillot pour l’Algérie). Un album, premier d’une trilogie, sur lequel on va s’efforcer de revenir plus en détails prochainement.

    Enfin, à ne pas oublier: le “best-seller” du moment, L’arabe du futur 4, de Riad Sattouf (ed. Allary, dont on ne se lasse pas de noter qu’il a dépassé l’ouvrage d’Eric Zemmour en tête des ventes…), qui a aussi fait l’objet d’une rencontre-émission avec Emmanuel Laurentin de France Culture ; un auteur qui a également obtenu un gros succès en dédicaces au salon du livre.

    Histoire et bande dessinée 

    S’agissant des rencontres plus pédagogiques et générales, la thématique a tourné autour de la série co-éditée par La Revue dessinée et La Découverte sur l’Histoire dessinée de la France (initiée avec succès par La balade nationale de Sylvain Venayre et Etienne Davodeau) avec une première mise au point historiographique sur les rapports entre histoire et bande dessinée et une autre table-ronde s’interrogeant sur la possibilité “d’apprendre avec la bande dessinée”, prenant pour exemple (ou contre-exemple), la fameuse collection “l’Histoire de France en bandes dessinées” de Larousse, dans les années 70. Exemple aujourd’hui presque caricatural de l’histoire-batailles et de la mise en scène du “roman national”, mais qui sensibilisa quand même toute une génération à l’Histoire de France – on peut en témoigner, à titre personnel !

    Une table-ronde passionnante sur la bande dessinée historique, avec Paul Chopelin, Pauline Ducret, Tristan Marine, Kris et Bruno Dumézil

    Comme pour le reste du programme, impossible de tout suivre. On s’attardera donc sur une troisième rencontre, autour des “enjeux de la bande dessinée historique”. Table-ronde riche et enjouée, brillamment animée par deux jeunes historiens, Pauline Ducret (agrégée d’histoire, doctorante en histoire romaine à l’Université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis) et Tristan Marine (ATER en histoire médiévale à l’Université Jean-Moulin-Lyon III) et bénéficiant de la tout aussi brillante présence d’un scénariste passionné d’Histoire – Kris – et des deux historiens “fans de BD” – Bruno Dumézil (scénariste du nouveau tome de l’histoire dessinée de la France Les barbares, avec Hugues Micol) et Paul Chopelin (maître de conférences en histoire moderne à l’Université Jean-Moulin-Lyon III, qui a notamment éclairé l’approche originale des mangas avec le récit historique).
    Une heure trente d’échanges très denses qui ont permis abordé le thème sous divers angles: l’intérêt (relatif) des dossiers pédagogiques en fin d’albums historiques – une pratique en plein développement, le rapport au nécessaire didactisme de ces albums – qui ne doivent jamais oublier la dimension empathique et “le terrain du sensible”, comme l’a rappelé Kris – l’importance (ou pas) du dessin réaliste et sa véracité (nécessaire ou pas) en matière de représentations d’époque. Ou dans le même genre, le rapport aux dialogues – qui peuvent assumer un anachronisme, selon Kris, puisqu’il convient de “savoir ne pas rester exacts, mais faire ressentir la couleur de l’époque en la rendant compréhensible aux lecteurs d’aujourd’hui“.
    Des questions d’autant plus intéressante quand on s’attaque, comme Hugues Micol et Bruno Dumézil aux “temps barbares”… sur lesquels les documents historiques sont quasi-inexistants. Occasion pour l’historien d’évoquer, avec drôlerie et finesse, son approche très lâchée de cet album. Le cas, dans le cadre de cette collection est également particulier dans la mesure ou l’historien travaille directement avec un dessinateur, sans l’appui d’un scénariste de BD.
    Mais, plus largement, Paul Chopelin souligna “les échanges très fructueux entre historiens et auteurs de BD“. Et la manière dont l’auteur peut élargir le regard de l’historien, notamment sur tous les petits détails quotidiens – indispensables au dessin – ou des sources délaissées. Et de citer, pour exemple, la réalisation d’un numéro du mensuel lyonnais Les Rues de Lyon sur “La reine des tilleuls”, sur une militante royaliste du XIXe siècle largement oubliée avant le travail de Rebecca Morse.

    Des tables-rondes qui montrent le rapprochement et la reconnaissance réciproque entre l’univers de la bande dessinée et celui des historiens. Et les pistes de recherches historiques sur la bande dessinée s’élargissent même, puisque – comme le nota Paul Chopelin – après l’approche sémiologique du médium BD, des recherches se font aussi sur l’histoire de la bande dessinée à travers l’étude de ses maisons d’éditions, du lectorat, etc.

    La bande dessinée est donc bien entrée dans l’Histoire. Ce week-end, à Blois, c’était même une évidence.

     

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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