Mobidic fait surface à Amiens : “Je suis clairement du côté des trucs vivants !”

    Retour sur une rencontre enjouée et cool avec Mobidic, primée par les lycéens picards pour son album Le Roi Ours.

    mobidicLe prix du meilleur premier album des lycéens picards 2016, Le Roi ours, est une oeuvre passablement intrigante, avec son style graphique aux traits appuyés mais d’une belle élégance, avec un dessin donc plutôt “joli” pour une histoire qui l’est nettement. Avec des références à une peuplade indienne un peu mystérieuse.
    Tout cela donnait envie d’en savoir plus sur ce projet et son auteure, Francilienne résidant désormais à Bruxelles, masquée derrière son nom de blogueuse.
    Rencontre éclairante et enjouée lors des 21e Rendez-vous de la bande dessinée d’Amiens, ce dimanche 5 juin…

    Mobidic, comment êtes-vous arrivée à la bande dessinée ?

    Assez naturellement en apprenant à utiliser des feutres quand j’étais toute petite. C’est vraiment le point de départ de toutes choses. Et après, comme pas mal de dessinateurs, je suis juste un enfant qui n’a jamais arrêté de dessiner. En revanche, comment j’en suis arrivé à la “bande dessinée”, c’est plus compliqué ! Autant le dessin a toujours été naturel pour moi, autant j’ai toujours voulu raconter des histoires, autant je ne faisais pas de bande dessinée quand j’étais petite. J’écrivais des “scénarios”, je faisais des recherches de personnages, mais jamais des planches. En fait, j’imaginais mes histoires plus comme des films. Au départ, je ne voulais pas en faire mon métier d’ailleurs, j’avais peur que le dessin devienne une obligation, que cela ne m’amuse plus. Et puis, bon, il faut bien choisir un métier. Quitte à faire quelque chose, autant faire ce que l’on aime…

     

    “J’ai bien fait de conserver mon surnom de Mobidic. Les gens s’en souviennent bien. Et tout
    le monde m’interroge dessus. Cela intrigue”

     

    Vous vous êtes d’ailleurs tout d’abord orientée vers l’animation…

    Je n’aimais pas tant que ça la bande dessinée, elle me fascinait nettement moins que l’animation. En fait, je crois que j’associais la bande dessinée à la perspective et je n’aime pas beaucoup la perspective… Ainsi, dans le Roi ours, l’histoire se passe dans les bois, car l’oeil humain est moins critique sur la perspective d’une forêt que sur celle d’un immeuble !
    Et oui, comme je me suis tourné vers le dessin d’animation et j’ai mis trois ans à me rendre compte que ce n’était pas mon truc ! L’animation, c’est chouette, les dessins bougent, c’est magique. Mais il faut tout revoir à la baisse en matière de narration. Du moins à mon niveau. A l’école, nous faisions des courts métrages seul. Du coup, on est tenté de raconter l’histoire d’un rond avec des yeux qui évolue dans… aucun décor ! J’exagère, mais on ne peut pas conter ainsi une épopée sans une très grosse équipe. Alors que pour une bande dessinée, il suffit d’un crayon, d’une rame de papier…

    Deuxième question personnelle, avant d’aborder votre album, pourquoi ce nom d’auteur de Mobidic. Vous avez un rapport particulier avec le roman de Melville, Moby Dick ?

    En fait, je ne l’ai jamais lu ! C’est un surnom familial. Ce sont mes soeurs qui m’appellent comme ça. J’ai commencé à prendre ce pseudo quand j’ai début un blog sur internet. Pour moi, c’était un réflexe de ne pas mettre mon nom sur le Net. A cause aussi de l’habitude des jeux en ligne, des MMORPG où l’on se crée un personnage et un nom de joueur. Et puis le blog était surtout vu par des copains, ce n’était pas très important.
    Ensuite, quand mon projet de BD s’est concrétisé, j’ai beaucoup douté pendant toute la réalisation de l’album : est-ce que je devais garder mon vrai nom (que j’aime bien parce que c’est mon nom, mais en soi, bof) ou est-ce que je conservais mon pseudo, sachant que la poignée de personnes qui me suivait me connaissait sous ce nom-là ? J’ai finalement choisi de faire cela. Et j’ai bien fait, car les gens s’en souviennent bien. Et puis tout le monde m’interroge dessus, ça intrigue ! En fait, pour le livre, j’ai essayé de lire Moby Dick, histoire de mériter mon pseudo, mais cela m’est tombé des mains… j’ai un peu honte (rires) !

     

    “Dessiner les animaux, pour moi,
    c’était une planque !”

     

    Oui, surtout que ce week-end à Amiens, il y avait Jeff Smith qui a fait, dans Bone, de Moby Dick, l’oeuvre culte de son personnage de Fone Bone ! Mais vous parliez de votre blog. Pourquoi vous représentez-vous en escargot dans celui-ci ?

    avatardelcourtC’est une vieille histoire qui date de l’école de BD – après l’école d’animation, j’ai fait l’école Saint-Luc à Bruxelles. Nous avions eu un exercice où il fallait créer une histoire courte, raconter une anecdote personnelle et se dessiner en animal. J’ai choisi l’escargot pour deux raisons.

    Tout d’abord, les autres filles de ma classe ont eu tendance à choisir des trucs un peu mignons, des petits chats, des petits renards, etc. Moi, par esprit de contradiction, je me suis dit : je vais faire un truc un peu dégueu. Je me suis dessinée en méduse, en oursin, en anémone de mer, des trucs inattendus…

    L’autre raison qui m’a fait choisir l’escargot, c’est qu’il collait bien à l’anecdote que je racontais. A l’époque, j’avais les cheveux très courts et de dos, on me disait “monsieur”. Et donc l’escargot hermaphrodite, ça marchait !

    L’escargot nous amène tout doucement à  l’univers animalier, très présent et foisonnant dans Le Roi Ours. Pourquoi avoir choisi cette thématique pour votre premier album ?

    Les animaux, c’était le premier truc que je dessinais étant petite. Ils m’ont toujours attiré. On m’a dit une fois que les gens étaient doués pour dessiner soit des choses organiques, soit des choses mécaniques et que ceux qui arrivaient à bien dessiner les deux étaient vraiment rares. Moi, je suis clairement du côté des trucs vivants ! Dessiner les animaux pour moi, c’était une planque !

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    “Quand j’ai présenté mon dossier à mon éditeur, le dessin était encore plus “gentil”. Il m’a dit que ça posait un problème”

     

    Et l’univers indien dans lequel se déroule votre histoire ?

    Toute ma famille, du côté de ma mère, est mexicaine. Et les ancêtres des Mexicains, ce sont les Aztèques. Quand j’étais petite, un de mes bouquins préférés était La vie des hommes au temps des Aztèques. Cette civilisation qui pratiquait les sacrifices humains mais qui en même temps était très évoluée, cela me fascinait. Cela faisait peur et c’était cool à la fois. C’est pourquoi j’ai fait débuter mon récit par un sacrifice volontaire: c’est quelque chose que je ne conçois pas. En revanche, si je m’en suis inspirée, ma tribu n’est pas aztèque. Je n’avais pas envie de faire de l’anthropologie. Ainsi, ils n’avaient pas de totems et pas de mot pour dire ours puisqu’ils n’en avaient pas !

    De toute façon, toute l’histoire baigne dans une dimension fantastique, qui autorise ces “mélanges”…

    Oui, j’ai le droit ! Mais des lecteurs m’ont quand même demandé à quel endroit précis l’histoire se déroulait. En fait, je n’en sais rien !

    L’autre aspect un peu déroutant quand on lit votre album, c’est que le dessin, dans son style, ne correspond pas au fond de l’histoire, qui est crue, tragique.

    Un dessin "gentil" et beaucoup d'animaux. Mais un ton bien plus tragique.
    Un dessin “gentil” et beaucoup d’animaux. Mais un ton bien plus tragique.

    Et encore, j’ai fait des efforts ! Quand j’ai présenté mon dossier à mon éditeur, le dessin était encore plus “gentil”. Il m’a dit que cela posait un problème, car les gens jugent d’abord une bande dessinée au dessin… D’ailleurs, j’en profite pour dire que je suis désolée pour tous les parents qui ont acheté l’album pour leurs enfants en pensant que c’était une gentille histoire… et puis ils ont dû découvrir que l’ours il meurt…

    … L’ours meurt, on commence par un début de sacrifice humain, on trouve une scène de sexe assez explicite, etc. Le tout très bien dessiné d’ailleurs.

    Oui, et même le titre, Le Roi ours, fait un peu enfantin.

    Cela rappelle Le Roi Lion

    … C’est cela, et Frère des ours !

     

    “Une personne du comité de sélection des albums me disait que la scène de sexe avait fait débat… Elle est jolie, quand même, cette scène”

     

    Ceci étant, votre album a quand même été primé par les lycéens picards. Certes, ce ne sont plus des enfant, mais ils ce sont quand même des “jeunes lecteurs”. Comment avez-vous ressenti cela ?

    Très bien ! Mais, un truc rigolo : hier, j’ai rencontré une personne qui faisait partie du comité de sélection des albums. Et elle me disait que la scène de sexe avait fait débat. Ils avaient peur que cela fasse rigoler. Cela aurait été triste qu’ils censurent pour cela. Elle est jolie quand même ma scène de sexe…

    Pour préciser, il s’agit en fait d’une nuit entre la jeune héroïne et le roi ours qui prend forme humaine…

    Si quelqu’un a peur qu’un lycéen soit choqué par cela, c’est vraiment les prendre pour des cons… Et, au pire, s’il y en a qui sont vraiment ingénus et pour qui c’est la première scène de sexe qu’ils voient, je trouve que ça va, quand même. Elle est très positive : les deux ont envie l’un de l’autre, c’est elle qui prend l’initiative, c’est sain. Je trouve que c’est intéressant de savoir que cela a pu faire débat. Après, peut être qu’en groupe, cela les a fait rigoler. Mais pas quand ils l’ont lu chez eux. C’est intéressant de voir que des adultes se sont posés la question, mais je ne crois pas les élèves se soient posés la question.

    Une autre singularité de cet album, sur le plan du graphisme, ce sont ces traits de contours épais des personnages. Quelle technique utilisez-vous ?

    2016-06-07_2323J’encre à l’encre de Chine et au bambou. Je taille moi-même des roseaux, des bambous. C’est pour cela que les traits sont assez épais. On me l’a parfois reproché, mais j’aime bien. Et pour la couleur, sur les originaux, c’est du brou de noix, une teinture brune. Mes originaux sont monochrones bruns. Toutes les variations de lumière, toutes les textures sont déjà là, mais il n’y a pas de variation de couleurs. Ensuite, je scanne. Et je sélectionne tous les éléments sur photoshop, chaque feuille, chaque petit champignon, etc. Jusqu’à arriver à la teinte que j’aime bien… C’est très long !

    Combien de temps avez-vous pris pour réaliser ce premier album ?

    Beaucoup trop longtemps ! Environ trois ans.

     

     

    “Il y a des moments ou je me disais : plus jamais ça! Mais bien sûr, j’ai encore envie de faire ma prochaine BD toute seule”

     

    … Et cela doit être encore plus difficile lorsqu’on est auteur complet, sans scénariste ou dessinateur pour vous pousser ?

    Oui, quand on est tout seul et que l’on doute, c’est un cercle vicieux. On peut parler aux copains, mais ils sont extérieurs au projet. Il y avait des moment où je me disais : plus jamais ça ! Bien sûr, ma prochaine BD, j’ai envie de la faire encore toute seule ! Par contre, pour la technique, je vais faire moins compliqué. Parce que brou de noir et ordinateur, c’était long…

    Et quel sera ce prochain projet ?

    Je n’ai pas encore de projets signés. Mais j’ai envie de faire un one shot post-apocalyptique, quelque chose de très différent. Je n’ai pas envie de rester dans un truc figé, de faire la suite du Roi ours et de passer ma vie à faire des légendes avec des animaux, même si j’aime bien. De toute façon, je serai jugé. On comparera forcément mon deuxième album avec le premier. Et on dira: c’était mieux quand elle faisait des animaux ou c’est mieux quand elle fait du post-apo…

    C’était la première fois que vous veniez au festival de BD d’Amiens. Qu’en avez-vous pensé ?

    On m’en avait beaucoup parlé. J’ai deux amis, Louise Joor et Augustin Lebon qui y étaient allés. Amiens était au top de la liste. J’étais en train de terminer le Roi Ours et ils me parlaient du festival pour me motiver à finir mon album en me disant : tu vas voir, tu vas trop aimer, finis ta BD et on ira à Amiens. A cause des grèves, ils ne sont pas là ! Mais c’est trop bien !

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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