Les prémices des “événements” de de la Guerre d’Algérie

    Algérie, une guerre française, tome 1: Derniers beaux jours, Philippe Richelle (scénario), Alfio Buscaglia (dessin). Editions Glénat, 80 pages, 15,50 euros.

    La Seconde Guerre mondiale est sur le point de s’achever. Au village de Fort-de-l’Eau, à une vingtaine de kilomètres d’Alger, André, fils d’un propriétaire terrien colon, son cousin Paul, fils de résistant, Mohamed, fils du cäid local et Loulou, pied-noir troublé par ses premiers émois adolescents, coulent une vie paisible dans une Algérie plurielle. Un quotidien rythmé par les cours élémentaires de monsieur Mestre, les parties de foot et les sorties à la plage. De l’autre côté de la Méditerranée, le cadre est moins idyllique…

    Le septième régiment des tirailleurs algériens combat férocement en Italie, en Provence puis en Allemagne. Un bataillon où il n’y a pas de différence entre musulmans et français, uniquement des frères d’armes. C’est en tout cas ce que pensent Slimane, frère aîné de Mohamed, son ami Pino et le charismatique lieutenant Légat. Sauf qu’en Algérie, les graines d’une révolution commencent à être semées avec des ouvriers musulmans sous-payés et trop souvent maltraités car considérés comme des citoyens de seconde zone.

    L’humanisme et le pacifisme de certains Européens tel l’instituteur de Fort-de-l’Eau, finalement contraint de partir en France avec sa famille dont sa fille, la belle Fiona, ne suffit pas à faire en sorte que la devise de la République devienne une réalité pour tous… Le drapeau de l’indépendance vert et blanc fait bientôt son apparition en même temps que les armes.

    A Sétif, la mort d’un manifestant entraîne un cycle de violences et de représailles. Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, Slimane, revenu du front décoré après plusieurs actes de bravoure, prend, peu à peu, conscience des inégalités sociales qui subsistent au sein de cette Algérie française qu’il ne comprend plus. Le jeune homme aux yeux bleus est emprisonné après s’être rapproché du Parti du peuple algérien (PPP) fondé par le nationaliste Messali Hadj. Malade, il décède en prison, faute de prise en charge suffisante. Une tragédie pour son petit frère “Mo” approché, quelques années plus tard, en 1954, par le Front de libération populaire (FLN) et le charismatique Yacef Saadi. A travers le jeune homme, c’est la révolution algérienne qui est en marche…

    Raconter en bande dessinée la Guerre d’Algérie telle qu’elle s’est déroulée, sans parti pris. Le projet n’est pas totalement inédit (Sébastien Vaissant et Benjamin Stora s’y étaient déjà attelés voilà trois ans), mais reste sensible. C’est le défi que se sont lancés Philippe Richelle et Alfio Buscaglia. Adepte des récits politico-historiques, on connaît le premier pour les séries Donnington (Lombard), Les Coulisses du pouvoir (Casterman), Les Mystères de la République (Glénat) ou encore Mitterrand, un jeune homme de droite (Rue de Sèvres). Le second a travaillé chez de nombreux éditeurs italiens ou américains. En France, il a également publié : 100 âmes, Le Missionnaire ou encore Nuisible chez Glénat.

    Intitulé avec poésie « Derniers beaux jours », ce premier tome, recommandé par la revue Historia, nous plonge dans les prémices de la Guerre d’Algérie, un conflit qui a fait des centaines de milliers de victimes, essentiellement algériennes. Une histoire douloureuse me renvoyant, pour ma part, à celle de mon grand-père maternel (paix à son âme) passé à la gégène à Tlemcen par des militaires à la recherche de fellagas. De sa mésaventure, il gardera des traces de brûlure aux poignets.

    On ne ressort pas toujours indemne de la lecture de ce premier volume particulièrement documenté et, à mon sens, fidèle à la réalité. Les faits marquants du conflit sont décrits dans un souci d’authenticité à l’image de cette fameuse nuit du premier novembre 1954, date que l’on retient généralement pour le déclenchement de la guerre. Une trentaine d’attentats sont alors commis contre des postes de police, des casernes ou l’usine à gaz d’Alger comme le dessine Buscaglia dans un élégant style réaliste italien.

    On fait également connaissance avec les figures emblématiques de la guerre d’Algérie tel le footballeur Yacef Saadi qui deviendra le chef de l’organisation militaire du FLN avant son arrestation par les paras en septembre 1957 dans la casbah d’Alger. « Les événements d’Algérie » comme on les appelait pudiquement à l’époque sont racontés à travers les yeux d’un groupe d’écoliers. Tous, chacun à leur manière, seront marqués par cette guerre encore présente dans la mémoire collective des deux pays.

    Fait troublant, la sortie de cette série (qui se déclinera en cinq volumes) vient télescoper l’actualité algérienne. Impossible, en parcourant l’album, de ne pas penser à ces millions d’Algériens qui descendent, quasi quotidiennement, dans la rue pour dire stop au système de castes qui les gouverne depuis trop longtemps. Comme s’ils voulaient reprendre possession de leur pays, comme s’ils se souvenaient qu’Alger fut considérée comme la Mecque des révolutionnaires, comme s’ils voulaient reprendre cette liberté arrachée, 57 ans plus tôt, au colonisateur par le sang et les larmes.

    Pour comprendre ce qui se joue actuellement de l’autre côté de la mer Méditerranée, il faut sans doute se replonger dans le passé d’une terre si proche et si lointaine à la fois. La série tombe ainsi à pic, Philippe Richelle et Alfio Buscaglia livrant une fresque passionnante et prometteuse.

    Commentez ou exprimez-vous grâce aux emojis !
    1
    WOUAHWOUAH
    0
    J'AIMEJ'AIME
    0
    J'ADOREJ'ADORE
    0
    HahaHaha
    0
    SUPER !SUPER !
    0
    TRISTETRISTE
    0
    GrrrrGrrrr
    Merci !

    Tags:

    • Voir les commentaires

    Your email address will not be published. Required fields are marked *

    comment *

    • name *

    • email *

    • website *

    Vous aimerez également peut-être

    L’Agonie du Léviathan

    Special Branch, tome 2 : L’Agonie du Léviathan, Roger Seiter & Hamo. Editions Glénat, 48 ...

    Un triple Burger qui laisse sur sa faim

    LORD OF BURGER, t.3 : Cook and Fight, d’Arleston, Alwett, Daniela Vetro, Alessandro Barbucci, ...

    Lorenzo Mattotti en version originale à Amiens

    Lorenzo Mattotti était à Amiens, ce lundi 9 octobre, en point d’orgue et conclusion ...

    Lingvistov dessine un nouveau chat-pitre

    Dingues de chats, Lingvistov / Landysh. Editions Hachette comics, 96 pages, 14,95 euros. La ...

    Les Spectaculaires occupent les maisons murées à Amiens

    Sous la plume de mon confrère Bahkti Zouad (et, ici, talentueux chroniqueur de mangas), ...

    Il y a trente ans, Malik Oussekine, Contrecoups mais pas à contretemps

     Contrecoups, Laurent-Frédéric Bollée (scénario), Jeanne Puchol (dessin). Editions Casterman, 208 pages, 18,95 euros. La ...