Chauzy sur la frontière post-apocalyptique entre civilisation et barbarie

    Le reste du monde, tome 3: Les frontières, Jean-Christophe Chauzy. Editions Casterman, 112 pages, 18 euros.

    Trois ans ont passé depuis la “catastrophe”, ce grand tsunami qui a tout balayé dans l’Hexagone et dont les traces marquantes s’affichent encore dans le chaos post-apocalyptique. Trois ans aussi depuis que Hugo et Jules, encore enfants, ont été séparés de leur mère, après avoir croisé une bande de pillards. Toujours sur les hauteurs des Pyrénées, ils ont trouvé refuge auprès d’une communauté de jeunes. Une forme d’Eden vu la situation, même si la cohabitation entraîne des tensions alors que l’adolescence pointe. Mais un répit provisoire. Bientôt, ils devront de nouveau fuir. Pendant ce temps, leur père a entrepris,  – à rebours de la masse des réfugiés qui se heurtent au mur érigé par les Marocains, nouveaux maîtres de l’Espagne – d’aller chercher ses enfants en France. Dans le même temps, encore tapie dans les profondeurs, une autre menace semble sur le point de dévaster le monde.

    Jean-Christophe Chauzy reprend et poursuit le fil de son récit post-apocalyptique. A la fois au niveau individuel, avec une avancée du récit qui prépare l’aboutissement de l’histoire prévue au prochain et dernier tome, dont la parution est programmée pour l’automne prochain. Mais aussi avec une vision plus ample du phénomène, décrit d’un point de vue local – en l’occurrence la frontière pyrénéenne franco-espagnole – mais faisant résonner les diverses réactions humaines face à cette dislocation de la société. L’entraide et la solidarité nouvelle de petits groupes, plutôt tolérants et empathiques comme la jeune communauté de Hugo et Jules ou plus souvent violents et s’imposant par la force, dans les diverses bandes de pillards ou de fanatiques religieux.

    A cette violence sauvage s’oppose celle d’Etat, incarnée par ce “mur” (qui, forcément renvoie à une actualité bien concrète aujourd’hui) et cette manière radicale de bloquer les migrants. Migrants qui, ironie du sort, ici, quittent le nord ravagé pour tenter d’atteindre un sud plus préservé. Et cette questions des “frontières”, qui donne le titre à ce troisième volume, est au centre des préoccupations: frontières de pays mais surtout de communautés et questionnement sur les possibilités et les risques de s’en défaire ou de les quitter.

    Cette pluralité d’approche s’incarne aussi dans les récitatifs, qui ne sont plus constitués des seules pensées des enfants mais aussi d’un mystérieux mal – dont le rapport texte/image laisse à penser qu’il pourrait être une nouvelle pandémie.
    Une fois encore la force du récit se trouve amplifiée par le traitement visuel, avec des visions dantesques, au crayon rehaussé en couleurs froides à l’aquarelle. En pleine page, comme dans l’intrigant prologue, ou dans des cases panoramiques traversant la double page, avec des plans larges renforçant l’impression de chaos et la fragilité des humains perdus dans cet univers devenu hostile.

    Tout l’intérêt de ce récit post-apocalyptique, depuis le premier tome, est de ne pas apporter d’explications générales à la situation qu’il décrit, mais de plonger le lecteur dans la même incompréhension que les protagonistes qui, face au danger, se replient sur leur petit groupe, cherchant avant tout à survivre. Avec parfois encore quelques lambeaux d’humanité et de générosité qui laissent encore quelque espoir dans l’avenir. De quoi frémir, aussi, devant une description si réaliste d’un univers post-apocalyptique si humain.

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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