Les Watchmen magistralement disséqués avant leur retour en série

    Watchmen édition n&b annotée, Alan Moore (scénario), Dave Gibbons (dessin), commenté par Leslie S. Klinger. Editions Urban Comics, 424 pages, 39 euros.

    Watchmen, l’intégrale, Alan Moore (scénario), Dave Gibbons (dessin). Editions Urban comics, 464 pages, 35 euros.

    Watchmen, qui débute ce soir en version française sur OCS, est l’une des séries télé les plus attendues de cet automne. Réalisée par Damon Lindelof (à qui l’on doit déjà The Leftovers ou Lost), elle transporte dans une réalité alternative de l’Amérique contemporaine, présidée par Robert Redford et aux prises à une grave crise raciale initiée par des suprémacistes blancs qui a contraint certains policiers à agir masqués et costumés, retrouvant les pratiques des années 1980, lorsque les super héros justiciers ont été déclarés hors-la-loi. Une trame qui rappelle, bien sûr, celle de l’histoire initiale, qui débarqua comme un séisme en 1986 dans le monde des comics US.

    Relecture actuelle plus que remake donc (comme le film, très correct, de Zack Snyder en 2007), ces Watchmen là devraient néanmoins relancer aussi l’intérêt pour la saga initiale d’Alan Moore et Dave Gibbons.

    L’oeuvre originale signée des deux auteurs britanniques Alan Moore et Dave Gibons, pour DC Comics dévoilait aussi une Amérique uchronique.  Ici, en 1985, Richard Nixon est toujours à la Maison-Blanche, après que l’Amérique a gagné la guerre du Vietnam, en partie grâce au Dr Manhattan – géant bleu créé à la suite d’une malencontreuse expérience nucléaire et qui a la capacité de transfigurer la matière – mais aussi au Comédien, héros masqué aux méthodes effroyables, cynique et très réactionnaire, qui avait d’ailleurs poussé Nixon a déclarer hors la loi lesdits super-héros.
    Tandis que les tensions internationales et les menaces d’une apocalypse nucléaire s’accroissent, le Comédien est retrouvé assassiné, défenestré. Ne subsiste de lui qu’un badge de smiley éclaboussé de sang dans le caniveau – première case du récit et image devenue iconique de la saga.
    Autre justicier masqué, mais ayant refusé d’abandonner son rôle, Rorschach suspecte un complot visant à supprimer tous les super-héros. Il va tenter donc de prévenir ses ex-camarades: Le Hibou, nostalgique et véleitaire ou Ozymandias, distingué comme l’homme le plus intelligent de la planète et devenu richissime milliardaire faisant notamment fructifier son image.

    Sur cette trame fantastico-policière, Moore et Gibbons vont livrer douze épisodes bluffants, multipliant les va-et-vient entre passé et présent, intégrant cette trame dans un complot bien plus gigantesque, dans un labyrinthe narratif parfois complexe mais qui parvient toujours à retenir et rattraper les lecteurs. Ils vont aussi ramener les “super-héros” à une dimension nettement plus humaine de “vengeurs masqués”. Surtout, loin de l’innocence et de la probité d’un Superman, ils décrivent des personnages névrosés, tous plus ou moins psychotiques, hantés par leur passé et, pour certains, capables des pires horreurs. Une vision sombre et oppressante qui colle avec l’angoisse nucléaire de ces années 80 de guerre froide finissante.

    A leur sortie, le choc est fort et le succès immédiat. Et les Watchmen demeurent, trente ans plus tard, comme une étape marquante dans l’histoire des comics, en les faisant passer un peu à l’âge adulte, avec quelques autres oeuvres marquantes de l’époque comme The Dark Knight Returns de Franck Miller ou, dans un autre genre, Maus d’Art Spiegelman. Une façon de confirmer l’intuition de Scott Mc Cloud, dans l’Art invisible, que les comics sont plus un “medium qu’un genre“, comme le rappelle Leslie S.Klinger dans la nouvelle version 2019 annotée qu’Urban Comics vient d’éditer en cet automne, venant compléter l’album intégral paru en 2012.

    Cette nouvelle édition, qui tient nettement plus du “beau livre” que du “pulp”, bien sûr, s’avère passionnante pour qui s’intéresse à cet univers. Les commentaires sont assurés donc par Klinger, universitaire californien, grand spécialiste de Sherlock Holmes, Dracula et Frankenstein. S’attachant à chaque planche, il mêle les analyses sur le style et la narration aux anecdotes historiques et aux plus petits détails de certaines vignettes. Avec une minutie, une sobriété et une précision factuelle des plus américaines.

    Cette version en noir et blanc offre aussi l’occasion de mieux se pencher sur le dessin fin et précis de Dave Gibbons, qui souffrait, il faut bien le dire, des couleurs primaires un peu criardes de la version en couleur. Et le grand format (carré) de cette édition permet de retrouver les planches quasi à leur taille d’origine des comics.

    Enfin, la mise en page privilégiant le blanc et l’élégance, à l’image de la couverture sobrement illustrée du dessin du test de Rorschach du masque du personnage du même nom, font de cet ouvrage un superbe ouvrage pour bibliophiles. Un des “must” éditorial de cette fin d’année.

    La première planche des Watchmen, dans sa version noir & blanc commentée.
    La première planche, dans la version en couleurs.
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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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