Mind MGMT, comics parano et paranormal

     Mind MGMT, Matt Kindt. Editions Monsieur Toussaint Louverture, 352 pages, 24,50 euros.
    tome 1: Rapport d’opération 1/3, guerres psychologiques et leurs influences invisibles.
    tome 2: Rapport d’opération 2/3, espionnage mental et son incidence collective.

    Au départ, c’est étrange mais encore simple: tous les passagers du vol 815, pilotes compris, sont devenus brusquement amnésiques, en plein vol. Mystère supplémentaire, un passager manquait à l’atterrissage de l’appareil… Ensuite, ça se complique, avec un récit foisonnant, assez hermétique au départ et se déployant progressivement dans diverses directions.

    Auteure d’un premier livre à succès, Meru Marlow, elle aussi sujet à d’étranges pertes de mémoire, décide de se lancer sur la trace de ce mystérieux passager disparu, un certain Henry Lyme (la similitude avec le Harry Lime du Troisième homme, de Carol Reed, n’étant peut être pas un simple hasard). Sa piste va la mener, du Mexique à Zanzibar, sur les traces de Lime, mais surtout sur la découverte du Mind MGMT (Mind Management), une organisation gouvernementale secrète utilisant des agents aux pouvoirs psychiques extraordinaires et manipulant la réalité au niveau mondial. L’un peut ainsi changer la mémoire des gens, un autre est en capacité de prédire le futur immédiat en absorbant les pensées qui l’entourent; un autre encore est capable de visualiser le plus petit défaut dans une construction ou un corps humain afin de frapper au bon endroit…

    A l’issue du premier volume, le Mind MGMT avait été dissous. Jugé trop dangereux après les événements de Zanzibar. Mais, dans la clandestinité désormais, deux groupes vont s’affronter. Celui de “l’effaceur”, d’un côté, qui cherche à réactiver les agents dormants – magicienne réellement télépathe, épouse américaine modèle cachant un agent double soviétique, etc. Le petit groupe formé par Henry Lyme, de l’autre, qui vise à supprimer les premiers.

    Et, au centre, de la bataille qui s’engage: Meru. Celle-ci à désormais retrouvé sa mémoire et compris le rôle central qu’elle a joué, et peut jouer encore, dans les méandres de cette ténébreuse organisation.

    Le dessin de Matt Kindt, tendant vers l’esquisse, délicat mélange de pastel et d’aquarelles, est aussi simple que ses scénarios peuvent être complexes, tels Dept H. ou l’excellent Du sang sur les mains. Mind MGMT est encore plus tortueux.

    Cette grande série publiée entre 2012 et 2015, acclamée par la critique, était jusqu’ici inédite en français, même si elle marqua le début de la reconnaissance de son auteur. Elle débarque en cette étrange année 2020 grâce aux Editions Monsieur Toussaint Louverture. Les 36 épisodes du comics original réunis en trois gros volumes, dont le dernier est attendu pour janvier prochain.

    Au-delà même de l’univers foisonnant et passablement brumeux de ce thriller psychologique – à tous les sens du terme – c’est la structure même des ouvrages qui trouble avec ses différents fils narratifs, des cartels qui viennent commenter en contrepoint les planches, ses portraits en flash-back intercalés au fil de l’histoire, ses “dossiers historiques” au ton sepia sur les origines du Mind MGMT, son avancée en boucles – les événements se répondant en écho d’un album à l’autre pour mieux se préciser. Même les marges des pages sont utilisées pour y intégrer des éléments périphériques de l’aventure : détails du “manuel d’opération” des agents du MGMT, extrait du premier livre de Meru, parasitage étrange des consignes par des messages d’alerte pour éveiller la jeune auteure, etc. Autant d’informations en forme de compléments distanciés du récit en cours dans les planches.

    Une construction kaleidoscopique, qui déstabilise (et qui pourrait même agacer, ne serait-ce que par l’obligation de basculer le livre à chaque page pour lire les marges à la verticale ou alors de subir la frustration de lire les textes complémentaires). Mais cette déstabilisation participe au projet même de l’intrigue, dans ce basculement vers un univers mouvant et encore bien flou. Et ce petit jeu littéraire ajoute au plaisir de lecture et de se perdre dans les méandres d’un récit nullement maîtrisé. Un plaisir toujours intense, arrivé aux deux tiers de l’histoire, voire accentué par le dévoilement progressif de quelques secrets.

    Ajoutons que l’éditeur joue aussi pleinement le jeu, en donnant aux albums l’allure de dossiers secrets, accentuant la sensation de découvrir et de se plonger dans un monde alternatif ou secret, mais totalement paranoïaque… Mais, c’est bien connu, même les paranoïaques peuvent avoir des ennemis !

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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