New York Times, Charlie hebdo : Cachez ce dessin que l’on ne saurait voir…

    C’est une polémique à bas bruit. Mais qui dure depuis quinze jours. Et une inquiétante indication de l’évolution de la liberté d’expression. Le 10 juin, le New York Times a décidé de cesser de publier des dessins de presse dans son édition internationale (ce qui était déjà quasiment le cas dans son édition américaine). Un choix éditorial motivé par la parution, le 25 avril, d’un dessin jugé “antisémite”. Dessin qui avait déclenché un tollé parmi la communauté juive et la colère de Donald Trump, avant de susciter les excuses publiques du journal.

    Oeuvre du dessinateur portugais Antonio Moreira Antunes, qui travaille pour l’hebdomadaire l’Expresso, ce dessin représentait un Donald Trump aveugle, coiffé d’une kippa et suivant un chien ayant la tête de Benyamin Netanyahou.

    La caricature d’Antonio Moreira Antunes, à l’origine de la décision du New York Times de cesser la publication de dessins de presse.

    Si le propos de l’auteur était de critiquer l’alignement – réel – de la politique américaine au Moyen-Orient sur celle du leader israëlien depuis l’arrivée de Trump à la Maison Blanche, on peut effectivement estimer que ce dessin, s’il n’est pas antisémite, est pour le moins maladroit. Et que la kippa sur la tête de Donald Trump était inutile, voire contre-productive, tout comme l’ambiguïté entretenue entre la croix de David (symbole religieux) et le drapeau d’Israël (et son étoile bleue). Toute chose pouvant induire une autre lecture du dessin, à savoir que Donald Trump serait manoeuvré par un “lobby juif”.

    Mais le débat est désormais nettement plus large. Patrick Chappatte, le célèbre dessinateur suisse, collaborateur du Temps, à Genève, mais aussi de longue date de l’International Herald Tribune puis du New York Times – d’où il se retrouve du même coup viré par la décision du journal – publie une longue tribune pour s’indigner de cette décision de “censure” du dessin de presse au sein du prestigieux quotidien new yorkais et pour s’inquiéter de la réduction de l’espace de liberté que celle-ci traduit.

    Après lui, d’autres auteurs, de Plantu à Alex se sont émus, par des textes ou des dessins de cette décision. Alex, dans son dessin pour le Courrier picard du 13 juin, faisait aussi un lien avec une autre polémique récente.

    Le 13 juin, dans le Courrier picard, Alex revient à sa manière sur la décision du New York Times, en reprenant aussi la couv’  polémique de Charlie hebdo.

    Celle-ci portait sur la couv’ de Charlie hebdo consacrée au mondial féminin de foot, qui a suscité son lot d’indignations sur les réseaux sociaux.

    Là encore, on peut trouver le dessin de Biche pas franchement léger avec son clitoris exacerbé en forme de ballon de foot (malgré sa référence à l’Origine du monde de Courbet), mais il ne fait que refléter l’aversion de longue date de l’hebdo satirique à l’égard du foot et du sport business. Pas “politiquement correct” et à contre-courant de l’engouement du moment, mais pas surprenant non plus. Quand à l’aspect “choquant” de la représentation du sexe féminin, cela pourrait presque être un hommage renvoyant au scandale qui avait accompagné le dévoilement du tableau de Courbet. Dans son dernier numéro, ce mercredi 19 juin, Riss s’en prend d’ailleurs à cette “hypocrisie” et le journal, à la différence du New York Times, ne s’excuse nullement, mais en rajoute une couche, avec à la fois une double page de dossier sur le cas du New York Times et une page de rappel des précédentes unes brocardant tout aussi violemment le foot (masculin).

    Quoi qu’il en soit, les motifs et les plaignants différent, mais le réflexe reste le même: c’est celui d’une volonté d’interdiction et de “cacher ce dessin que l’on ne saurait voir”.

    Or, si toute publication dans un journal relève in fine de la responsabilité de l’éditeur – et avec elle la possibilité parfois de se tromper – la tolérance, la capacité d’auto-dérision et le degré d’acceptation d’un dessin “choquant” sont de la responsabilité de tous. Au-delà du narcissisme de la posture indignée, favorisée par les réseaux sociaux, c’est bien au fond une question de démocratie qui se pose.

    Si la pertinence et la subtilité sont toujours un critère de qualité, c’est aussi dans leur capacité à pousser les limites qu’un dessin de presse ou qu’une caricature doivent être jugés. Dans leur manière provocante et parfois outrancière de susciter une réaction et d’ouvrir le débat. Vouloir “aseptiser” le dessin de presse ou, pire encore, le supprimer est un bien mauvais service rendu à l’esprit critique et à la liberté d’expression.

    Un dessin de Chappatte, au lendemain de l’attaque contre Charlie hebdo… paru dans le New York Times.
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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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