“No War”, début d’une passionnante guerre froide

    No War, tome 1, Anthony Pastor. Editions Casterman, 120 pages, 15 euros.

    Bienvenue au Vukland ! Petit Etat situé au large de la côte sud du Groenland, composé de l’île principale de Numak ainsi que de l’île secondaire de Saarok, territoire du peuple autochtone Kivik. Et société sous tension.

    La campagne électorale présidentielle semble s’orienter vers la victoire attendue du candidat ultra-libéral Pürsson, ce qui suscite des manifestations d’opposants violemment réprimées à Numak City, la capitale. Pendant ce temps, un cadavre est découvert dans les terres de Saarok. Celui d’un ingénieur travaillant sur un grand projet de barrage, qui devrait justement noyer la vallée sacrée des Kivik.
    Run, un adolescent, va se retrouver au coeur de ces conflits, déchiré qu’il l’est déjà entre les deux cultures, entre une mère kivik et un père “vulko”. Ceux-ci ont divorcé après le décès du frère aîné de Run, un décès dont Valka (la mère) rend responsable Georg, son ex-mari ingénieur (et principal responsable du projet de barrage), à qui elle ne pardonne pas son manque de respect pour la culture kivik et notamment le vol d’une kafikadik, une pierre volcanique chaude dont le déplacement hors des terres sacrées, selon les légendes kivik, déclencherait le chaos et la mort. Une pierre qui préoccupe beaucoup de monde, de Run à Georg et jusqu’aux coulisses du pouvoir.

    Si ce petit archipel scandinave est purement imaginaire, même s’il doit beaucoup à l’Islande, Anthony Pastor lui insuffle une crédibilité forte dès le début du récit, à travers cette immersion – littérale dans la première planche – dans cette culture Kivik qu’il a soigneusement construit. En annexe, Casterman a eu aussi la judicieuse idée de republier, à côté d’un cahier graphique de recherches de personnages, l’histoire courte Kafikadik, paru dans la revue Pandora, en juin dernier, sorte de légende originelle des rites kivik.
    Autre réussite incontestable, Anthony Pastor embarque d’entrée le lecteur dans son histoire – appelée dans un premier temps à former une trilogie, mais peut être à se développer bien plus longuement encore si le public suit.  Au vu du premier tome, No War ne manque pas d’arguments pour cela, ni de qualité.

    Après deux récits historiques au début du XXe siècle, Le sentier des reines et La Vallée du diable, Pastor retrouve ici la tonalité polar de ces premiers albums. Il réussit aussi à bâtir une oeuvre chorale, en installant fort bien une petite dizaine de personnages (Run, ses parents, son ami Kas, les plus intrigants Joséphine et Brook, enfants de Roka, l’ex-chef de la sécurité intérieure, Kim, la skinhead dont Kas est amoureux, etc.), tout comme il mène en parallèle divers niveaux de récits, entre l’enquête policière, le thriller politique, le conflit écologique et une réflexion sur les peuples premiers. Et tout cela sous-tend une même réflexion, explicitée dans le titre: “No War”: comment, face à ces multiples tensions exacerbées, éviter de sombrer dans la violence, voire la guerre ?

    Ce changement de genre s’accompagne d’un changement de style graphique. Anthony Pastor se contentant ici d’un trait plus lâché, moins détaillé que dans ses deux précédents albums. Avec la volonté affirmée d’arriver à une “écriture narrative“, la plus efficace et simple possible, regardant du côté de Bastien Vivès ou Hugo Pratt. Et cette approche donne une énergie et une dynamique incontestable à l’histoire. De quoi attendre avec impatience la suite, promise pour cet automne pour le tome 2 puis le printemps 2020 pour le tome 3.

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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