Polar fulgurant d’après Internet

     The private eye, Brian K.Vaughan (scénario), Marcos Martin (dessin). Editions Urban comics, 304 pages, 28 euros.

    Bienvenue en 2076, dans une société post-internet. Une génération auparavant, le « cloud » a explosé. Toutes les données personnelles stockées dans « le nuage » numérique sont brusquement devenues visibles par tous, des secrets d’Etat aux misérables petits secrets de chacun, provoquant un vrai chaos, détruisant des réputations, suscitant suicides et scandales.

    En réaction, une fois l’ordre plus ou moins rétabli, internet a été banni. Désormais, on a redécouvert les livres, les scientifiques se concentrent sur des avancées technologiques plus concrètes. Les gens continuent à avoir diverses identités « secrètes »… elles se déploient dans la vie réelle. Leurs « avatars » sont maintenant camouflés derrière des déguisements et des hologrammes, donnant à la rue un aspect de carnaval généralisé permanent. Et pour en savoir plus sur le passé de sa future petite copine ou les rumeurs sur la dernière star en vogue, plus de « google », mais des « paparazzis ». Détectives privés officieux qui travaillent à l’ancienne, avec zoom trafiqué et discussions avec le concierge de l’immeuble.

    A Los Angeles, Patrick Immelman est l’un d’eux. Ou, du moins, est-ce sous cette identité-là qu’il officie (P.I. pour private investigator), en cherchant à éviter la presse, « 4e pouvoir » ayant pris la succession de la police et seule autorisée à dévoiler les contrevenants. Lorsque P.I. est engagé par une jeune femme d’apparence banale, tout va déraper. Celle-ci se fait assassiner. Et le paparazzi et la sœur de la victime se voient traquées par des tueurs, impliqués dans un complot majeur contre cette nouvelle société…

    Scénariste brillant et imaginatif (on se souvient encore du choc et du plaisir de la découverte des Seigneurs de Bagdad) Brian K.Vaughan s’est imposé dernièrement avec sa saga spatiale… Saga. Avec The Private Eye, il se lançait dans une autre aventure, alternative. Ce récit a ainsi été lancé sur le site co-fondé par Marcos Martin, The Panel Syndicate (qui permet de lire en ligne des comics contre une rétribution libre. D’où son rythme très “serial”, avec des chapitres courts et de multiples rebondissements, mais aussi un format à l’horizontale, dédié au départ à l’écran d’ordinateur.

    Prix Eisner et Prix Harvey 2015 de la meilleure bande dessinée en ligne, The Private Eye bénéficie donc d’une parution « papier ». Joliment édité en format à l’italienne, dans une sorte de format comics inversé, ce polar post-moderne immerge progressivement dans les divers aspects de cet univers futuriste à la fois très proche et visuellement très baroque. D’où, parfois, quelques flottements pour le lecteur – même si l’intrigue éclaire toutes les zones d’ombre et que la tension est maintenue de chapitres en chapitres. En parallèle, elle se présente comme un récit policier à l’ancienne rondement menée, multipliant aussi les clins d’oeil à des références très contemporaines (le Château Marmont, palace hollywoodien devenu un immeuble de rapport décati et dans la zone, l’hôpital de la ville devenu le Schwarzenneger Hospital, la tombe de Madonna, aperçue dans un cimetière avec la mention de sa mort en 2017 !).

    L’Espagnol (ou le Catalan ?) Marcos Martin, qui a déjà œuvré sur plusieurs franchises comics (Spider-Man, Daredevil, etc) restitue dans une ambiance très colorée (due à une mise en couleurs éclatante de Muntsa Vicente), dans un style réaliste au trait fin et un brin abrupt.

    Au final, voilà donc une histoire prenante intimement liée au Net qui alerte sur les dangers d’Internet et qui, ironie de la chose ou mise en abîme supplémentaire, est donc né sur et grâce à Internet !
    En tout cas, en « print », ce gros récit de plus de 300 pages se parcourt d’une traite. Et le joli livre-objet édité par Urban Comics devrait, lui, survivre à tout crash du cloud (hormis la difficulté traditionnelle des ouvrages à l’italienne a pouvoir être rangés dans une bibliothèque).

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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