Prendre le taureau par les cornes face aux épreuves de la vie

     Le Taureau par les cornes, Morvandiau. Editions l’Association, 152 pages, 19 euros.

    2005 aura été une année doublement marquante pour Morvandiau. Tandis que le bâtiment où est installé son atelier d’artistes est promis à la destruction, l’auteur de bandes dessinées rennais apprend, quasi en même temps que sa mère souffre d’une démence fronto-temporale précoce (aux effets un peu similaires à la maladie d’alzheimer) et que son fils, Emile, né prématuré est diagnostiqué trisomique. A quelques mois d’intervalle, comme il l’écrit dans cet album: “Il me faut faire le deuil de la mère que j’avais connue et celui de l’enfant que j’avais attendu.” 

    Ici, dans ce roman graphique d’apparence assez foutraque et disparate, il évoque le portrait de la première et le difficile apprentissage de la vie avec le second. Une mère à la fois très pieuse, inscrite dans les normes conservatrices de son époque, mais aussi dotée d’une belle fantaisie et d’une tendance à multiplier les formules toutes faites, lieux communs ou métaphores inventées (à l’image du Taureau à prendre par les cornes choisi pour le titre du livre). Et le handicap d’Emile qui confronte ses parents au parcours du combattant dans le maquis des institutions sociales et de soins aux noms barbares (Sessad, MDPH, Camps, ESS, AVS, etc.), mais aussi à leur confrontation aux regards des autres, famille, amis ou professionnels aux remarques parfois blessantes et souvent maladroites. 

    C’est un ouvrage pudique et tendre que l’auteur de D’Algérie (autre récit autobiographique, plus ancien réédité en ce début d’année aux éditions du Monte-en-l’air) livre ici. Ne s’enfermant pas dans une autofiction pesante, il fait appel, de jolie manière, à des références cinématographiques ou musicales, illustre de manière délicate le décès de sa mère, en 2013, par l’insertion de quelques croquis pris sur le vif lors de ses dernières semaines de vie à l’Ehpad mais aussi à travers la reprise de la séquence de fin de Voyage au dessus d’un nid de coucou, lorsque le “chef indien” asphyxie, par humanité, un Jack Nicholson lobotomisé et amorphe.

    Des collages graphiques qui peuvent apparaître très dissemblables – d’autant que le style varie entre le caricatural lorsqu’il rappelle les événements de sa vie et un trait plus fouillé et réaliste lorsqu’il s’agit des extraits de films – mais ces illustrations restituent fort bien la part des émotions ressenties par l’auteur. 

    Et le mode d’emploi, ou plutôt de lecture, est fournie par le prologue, lui aussi assez étrange au prime abord (mais une séquence assez similaire viendra boucler l’histoire en conclusion), lorsque Morvandiau avoue que ses souvenirs “opèrent plutôt comme un rêve puissant. Rien de linéaire, aucune articulation rationnelle, mais la certitude d’expériences sensibles, fortes et récurrentes“. C’est assez exactement ce que peut ressentir le lecteur au fil et à la fin de ces quelque 150 pages. Une belle démonstration d’amour filial et paternel à la fois. 

    A noter qu’à la fin du livre, un QR Code permet d’accéder à un petit dossier en ligne sur l’auteur et à deux vidéos dans lesquelles Morvandiau revient sur la genèse du livre et sa construction. Et, pour une fois, il ne s’agit pas seulement d’un gadget faisant allégeance aux nouvelles technologies, mais un vrai approfondissement intéressant pour le lecteur. 

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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