“Charlie Hebdo”, c’est bien reparti

    Charlie hebdo est de retour en kiosques. Avec un bon numéro “normal”, ou presque.

    Le nouveau numéro, de ce mercredi, salué par ses confrères.
    Le nouveau numéro, de ce mercredi, salué par ses confrères.

    Ce matin, on ne ressentait pas la même frénésie dans les maisons de la presse que le 14 janvier et les jours suivants. Mais quand même, on peut envisager de nouvelles belles ventes pour Charlie hebdo.

    Ainsi, sur la base d’un sondage tout a fait non représentatif mon point de presse habituel, dans le centre-ville d’Amiens, qui tournait autour de 5 numéros vendus par semaine avant le 7 janvier, avait déjà vendu plus d’une quarantaine d’exemplaires en moins de deux heures ce mercredi matin.
    Des lecteurs nouveaux, solidaires, fidèles ou curieux qui ne devraient pas être déçus. Que découvre-t-on, en effet, dans ce journal ?

    L’analyse de l’islamisme radical et l’auto-analyse du journal

    Ce numéro 1179, bien entendu, est encore largement consacré à la religion, à l’islam radical et aux conséquences de la fusillade du 7 janvier,  mais à travers des réflexions plus posées, avec recul et profondeur, comme dans le texte de la sociologue Chahla Chafiq sur “le religieux et le politique” ou dans la tentative d’analyse psychanalytique et anthropologique du djihadisme et de la place de l’image à travers un long entretien avec Malek Chebel et Gérard Bonnet, entretien brillamment mené par Antonio Fischetti. Et Jean-Yves Camus, spécialiste des extrêmes droite, revient sur le terreau favorable aux attaques au Danemark.

    Le très bel alphabet pour analphabètes de Willem
    Le très bel alphabet pour analphabètes de Willem

    Le choc de l’attentat est présent à travers de beaux strips de Luz et Catherine qui, chacun à leur manière, dessinent leur impuissance à décrire ce qu’ils traversent, mais aussi par une émouvante et digne chronique de Philippe Lançon sur sa convalescence, et ce poids du 7 janvier qui pèse sur sa conscience. Autre espace très émouvant, cet autre strip de Luz, en page 9 et qui rêve la réunion de rédaction après l’attentat en se dessinant la moitié du visage arraché. Et, toujours de Luz, en page 15, un strip érotique et fort, entre “éros & thanatos”. Bel exercice graphique également de Willem, qui propose son dictionnaire analphabète des mots “religion”, “amalgame”, “martyr”, etc., superbement enluminés.
    Gérard Biard, le rédac chef, retrouve sa chronique habituelle et passe “à la manivelle” le constat d’apartheid formulé récemment par Manuel Valls en insistant sur une des formes qui lui paraît importante et oubliée: l’essentialisation dangereuse des “musulmans de France”.

    Le début de l'édito du directeur, Riss.
    Le début de l’édito du directeur, Riss.

    Enfin, Riss,  dans un bel édito manuscrit et enrichi de petits dessins (un peu à la manière de la “Zone” de Siné) fait le lien entre les deux phénomènes de l’islamisme et de l’attentat et réaffirme, avec calme et fermeté la ligne du journal, concluant que “les attaques de Paris et Copenhague sont d’abord des attaques contre une conception moderne des rapports entre les individus, contre la pluralité des idées et des hommes (…) il faudra encore du temps et du sang pour que toutes les religions acceptent définitivement ce cadre démocratique non négociable“.

    DSK, Proglio, la Grèce, la vie continue

    Mais, comme le dit la “une”, “C’est reparti” aussi comme avant, avec l’actualité du monde et d’autres sujets qui s’imposent, et donnent de la richesse au numéro. Le reporter Laurent Léger (rescapé sorti indemne du massacre) enquête sur Henri Proglio passé de EDF à Thalès par la grâce de Dassault et François Hollande, Fabrice Nicolino (blessé grièvement, lui) évoque combat bretons de la baie de Lannion pour conserver leur sable, “Stouf le skin” de Luz se plonge dans les calculs comparés des bénéfices du kit de campagne du FN et du coût des frais de Sarkozy payés par l’Etat, Coco fait un brillant compte-rendu d’audience dessiné du procès DSK, Patrice Pelloux revient sur la grippe et d’un cas particulier tire quelques enseignements sur l’état des urgences, le ministre grec des finances, Yanis Varoufakis explique la situation de son pays, Marie Darrieusecq livre une jolie chronique, aérienne et poétique, sur les rêves et les étoiles.
    Et, certes, on retrouve aussi la chronique cinéma – toujours aussi chiante – de Jean-Baptiste Thoret (sur le dernier film de Clint Eastwood) et celle, banale et insignifiante d’Iegor Gran (qui a “piégé” les modérateurs pro-russes du Figaro.fr)… Mais bon, vive la liberté d’expression.

    Les couvertures à ne pas rater

    Et puis, bien sûr, il y a l’autre page emblématique du journal, la “der” avec les couvertures auxquelles vous avez échappé. La plupart des dessins sont très drôles, revenant souvent avec une bonne dose d’autodérision sur le journal. Catherine caricature François-Marie Banier se tournant, après Liliane Bettencourt, vers Charlie hebdo, “nouvelle première fortune de France” ; Luz propose un numéro spécial lol cats parce qu'”on ne veut plus d’emmerdes” et Foolz ironise sur le cessez-le-feu à Donetsk: “L’ennui s’installe : si on organisait quelques choses avec des caricaturistes ?” suggère un homme au milieu des ruines.
    Même les brèves, qui font leur réapparition ont retrouvé leur mordant. Elles épinglent, entre autre, méchamment Jean-Pierre Pernaut (saluant ses 5 500 JT d’un : “il aura tenu plus longtemps que Pétain avec le même programme”) et ciblent aussi, de façon oecuménique les intégrismes religieux, rebondissant – avec une jolie tournure de phrase – sur la plainte déposée par des catholiques intégristes contre un site de rencontres extraconjugales: “Pendant que les intégristes musulmans s’en prennent aux chiens d’infidèles, les intégristes cathos s’en prennent aux chiennes infidèles“.

    Une drôlerie féroce symbole, peut-être, d’un début de retour à la normale, où finalement Charlie demeure assez inchangé et fidèle à lui-même. Sinon par la prééminence désormais de Luz, qui s’impose comme la nouvelle figure de proue des dessinateurs du journal. Et l’affirmation aussi qu'”avec vous, nous continuerons de rire, de réfléchir et de faire réfléchir“. C’est reparti, donc !

    Extrait d’un strip de Luz illustrant l’entretien avec Malek Chebel et Gérard Bonnet
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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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