Deux ans après, “Charlie hebdo” pense ses plaies

    Numéro spécial de Charlie hebdo cette semaine. Afin de commémorer le souvenir de la rédaction assassinée le 7 janvier 2015. A défaut d’être drôle, ce n°1276 laisse une drôle d’impression.

    Deux ans. Deux ans tout juste que la rédaction de Charlie Hebdo était massacrée par deux terroristes se revendiquant d’Al-Qaïda. L’événement parait déjà lointain, renvoyé à une sinistre liste avec les attaques au Bataclan, à Nice, etc. Deux ans qui ont fait oublier l’événement et une succession d’attentats qui ont participé aussi à le banaliser, ainsi que le déplore Riss, dans son éditorial du numéro spécial de Charlie hebdo paru ce mercredi. Car, le directeur de l’hebdo satirique réaffirme l’aspect singulier de cette attaque-là, “crime politique qui avait pour objectif de supprimer des idées et ceux qui les proclamaient” et victimes tuées pour leurs idées et dessins publiés dans le “journal politique Charlie Hebdo”.
    Au regret s’ajoute chez lui beaucoup de rage douloureuse et d’amertume, à l’égard des “musulmans intolérants, catholiques traditionnalistes, fachos racistes ou gauchistes sectaires”. Et cet éditorial donne le ton d’un numéro pas franchement plaisant…

    Les fachos racistes et les cathos traditionalistes sont absents du numéro, mais “la gauche qui s’est toujours couchée devant les despotes” a droit à un long article assez halluciné de Fabrice Nicolino complété d’un gros strip de Foolz. Et une fois encore – ce qui confortera les critiques qui s’étaient lourdement développées avant l’attentat de janvier 2015 contre “l’islamophobie” de l’hebdo – la majorité des rubriques font une fixation sur l’islamisme. A rebours du dessin de couv’ de Foolz (pas forcément le meilleur au vu des “unes auxquelles vous avez échappé”), qui place toujours l’équipe dans la ligne de mire des islamistes radicaux.

    Willem, illustrant l’entretien avec Gilles Kepel.

    Ainsi, le dessinateur Juin fait un reportage dessiné sur une audience judiciaire d’un “repenti du djihad” pas si repenti que ça. Jean-Yves Camus pourfend la thèse d’un terrorisme qui se développerait en réaction des actions militaires occidentales au Moyen-Orient. La rédaction interroge sur deux pages Gilles Kepel qui pointe le rôle essentiel du concept d’islamophobie dans le djihad. Et Riss ironise – de façon grinçante  – sur le fait de créer une religion “pour se faire respecter”, avec une description burlesque et absurde mais qui s’étoffe bizarrement de la mention de “Mediapart” s’agissant des “médias amis” qui intimident les contestataires (de ladite religion) en les traitant d'”intégristes laïcards”.
    Dans sa chronique, Gérard Biard le dit autrement et s’en prend aux “racistes utiles de l’islamisme”, qui ont succédé aux idiots utiles du stalinisme, y mêlant les “doctes pédants spécialistes de tout et de rien” apôtres du différencialisme, Edwy Plenel, les islamistes les plus radicaux et l’extrême droite. Le tout en défense d’une laïcité facteur d’émancipation et d’égalité – ce à quoi on ne peut bien sûr qu’adhérer… Mais cette manière amère de marteler cette thèse et de remonter au front – voire de reconstruire le front – des “républicains laïcs” contre les “gauchistes” antiracistes” manque un brin de finesse.

    S’il est bien “politique” et “laïque”, ainsi que se qualifie Charlie Hebdo, ce numéro n’est guère “joyeux” et même pas franchement “satirique“, deux adjectifs que le journal revendique également.

    Certes, l’anniversaire de ce 7 janvier n’incite pas à la franche rigolade. A fortiori pour les rescapés du massacre. Mais il serait triste que ce manque de drôlerie, après le virage droitier déjà opéré sous l’ère de Philippe Val, accentue encore ce glissement et réduise le journal uniquement à une focalisation militante contre l’islamisme radical. Sous la direction de Charb, même si le combat contre les fanatiques djihadistes était déjà clairement engagé, l’humour était toujours là. La reprise de deux de ses strips le démontre amplement.

    Un strip de Charb, repris dans ce numéro spécial

    De fait, seuls Vuillemin, avec son humour lunaire et crade et Wilem avec deux illustrations pour le coup très satiriques de l’interview de Gilles Kepel sortent du lot par leur traitement du sujet.
    Et coup de chapeau aussi à Coco pour une belle double page illustrant la conf de rédaction de Charlie hebdo d’aujourd’hui. C’est quand même là, dans l’expression chaleureuse de ce collectif et dans la dérision de tous les pouvoirs (politiques et religieux) que l’on attend l’hebdo, plus que dans un positionnement “républicano-laïc” à la droite de Marianne.

    La réunion de rédaction de ce 1276e numéro, caricaturée par Coco.
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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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