Exercices de communication avec “La Revue dessinée”

    Deux ans déjà pour La Revue dessinée. Et un numéro 9 qui s’intéresse à diverses façons de “communiquer”: de l’art pariétal dans la Grotte Chauvet aux “gourous de la com'” moderne. Toujours aussi riche et intéressant.

    La revue dessinée-9_couvGrand écart et pont à travers les siècles dans la nouvelle livraison de la revue dessinée. Pour son n°9, qui marque aussi son deuxième anniversaire, le beau trimestriel de la bande à Franck Bourgeron, Sylvain Ricard et David Servenay s’attache à relater deux formes de communication, thème bien illustré en couverture (et plus encore dans la double couv’ intérieure avec ses homo sapiens du XXIe siècle, le smartphone collé à l’oreille) par Catherine Meurisse.

    Pedro Lima et Kokor évoquent ainsi de façon superbe et poétique l’art pariétal, suite à une visite de la grotte Chauvet reconstituée. C’est moins à l’exploit technologique qui les intéresse et les porte qu’une réflexion sur le sens, le besoin et la persistance de cet art du dessin. La revue dessinée-9-art pariétal_plancheAlain Kokor, avec sa finesse habituelle fait parler les stalactites et fait s’animer les silhouettes esquissées au charbon sur les parois, donnant vie à ce témoignage venue de l’aube de l’humanité. A 36 000 ans de distance, le dessinateur retrouve le geste de son lointain ancêtre, esquissant un magnifique lien entre passé et présent. Entre reportage et méditation sur la nécessité de la reproduction, de la transmission.
    Avant (dans le numéro) ce bel exercice de vérité artistique et anthropologique, c’est une autre forme de communication, mais dominée cette fois par le mensonge et l’instrumentalisation, que décryptent Aurore Gorius et Vincent Sorel, avec une grande enquête sur “les gourous de la com”…

    Alors que la politique – mais aussi une bonne part de la vie courante et médiatique – semble se réduire à ces faux-semblants, la journaliste (co-auteure en 2011 des gourous de la com: trente ans de manipulations économique et politique) et le dessinateur de la bande du Pr Cyclope restituent ici aussi une forme de récit anthropologique. Ils rappellent (ou révèlent) que la communication moderne est apparue en France dans l’après 68 par l’action du CNPF (ancêtre du Medef); ils remontent aussi à ses origines, aux États-Unis durant la Première Guerre mondiale, dans un but ouvert de propagande; ils mettent en lumière quelques personnages méconnus, vrais gourous de la com, comme le très discret Michel Frois, ou le précurseur américain et neveu de Sigmund Freud, Edward Bernays. Nourri de témoignages rares – comme celui de Michel Calzaroni, qui avec DGM Conseil possède l’une des trois grandes agences actuelles sur le marché français (avec Havas et Media 7) – bien vulgarisé par un dessin simple et clair, ce récit montre aussi l’imbrication malsaine entre la com’ les pouvoirs économiques, les hommes politiques et les journalistes. A défaut de pouvoir y échapper, voilà de quoi comprendre un peu mieux les techniques de persuasion des foules d’hier et de maintenant.

    Quand Xavier Bertrand, alors ministre de la Santé, se prêtait à des opérations de com'. Pointé dans l'article sur les "gourous de la Com".
    Quand Xavier Bertrand, alors secrétaire d’Etat, se prêtait à des opérations de com’. Pointé dans l’article sur les “gourous de la Com”.

    A part ces deux gros morceaux – passionnants – ce numéro s’enrichit également d’enquêtes sur les parias marocains de la SNCF, et leur long combat pour la reconnaissance sociale, par Alexandre Boguet et Thierry Chavant (sujet en pleine actualité alors que l’entreprise vient d’être condamnée en justice sur ce point), sur l’agro-business de la viande par Gabriel Blaise et Aude Vidal joliment illustré d’aquarelles de Guillaume Trouillard ou sur le “darknet” ou Martin Untersinger et Thibault Soulcié poursuivent leur décryptage du World Wild web et de la société numérique entamé dans le n°4 de la revue.

    Et puis, bien sûr, comme d’habitude et comme autant de réjouissante respirations, il y a les chroniques devenues familières: James, toujours excellent et hilarant explique cette fois pourquoi l’héritier du trône de France prend l’étrange nom aquatique de dauphin, Alfred déclare sa flamme au Patrice Leconte de Tandem dans la “revue des cinés”, Eric Salch (bien connu notamment dans la revue Aaarg) se lance dans le rugby, Daniel Casanave et David Vandermeulen élargissent notre savoir avec l’évocation de la destinée du célèbre physiologiste Ivan Pavlov (pas si loin des communicants évoqués plus haut…).

    Dernière "Face B" (avant la sortie du livre en fin d'année): les Cramps.
    Dernière “Face B” (avant la sortie du livre en fin d’année): les Cramps.

    Enfin, deux – belles – séries arrivent à leur terme: la vie en bytes et son histoire de l’informatique par Hervé Bourhis et Rudy Spiessert, avec un dernier chapitre qui nous amène jusqu’en 2015 ainsi que Face B et sa découverte de musiciens rocks méconnus, dont ici une magnifique évocation des Cramps.
    Mais, bonne nouvelle : on pourra retrouver l’ensemble de ces deux dernières chroniques dans deux recueils de 88 pages à paraître en novembre, #Cyberbook et Face B. Deux bonnes idées de cadeau pour Noël pour des geeks et/ou des musiciens. Et une confirmation par l’exemple de la création et de l’apport éditorial de cette Revue dessinée, dont la qualité ne se dément pas.

    L'art pariétal du XXIe siècle. Beau dessin métaphorique de Catherine Meurisse, dans la double couv intérieure.
    L’art pariétal du XXIe siècle. Beau dessin métaphorique de Catherine Meurisse, dans la double couv intérieure.
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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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