La Revue affiche ses bons desseins

    Sortie, ce jour, de la Revue dessinée. Un premier “mook” en BD et une belle nouveauté à découvrir, sur la forme comme sur le fond. 230 pages pour 15 euros, ça le vaut bien. Analyse détaillée.

    Le dessin (superbe et panoramique) de la couverture, signé Gipi.

    L’excellente revue de grands reportagesXXI avait relancé la mode du BD-reportage, en lui redonnant toute sa noblesse et en lui accordant une place régulière. La Revue dessinée, elle, poursuit le mouvement et renverse la perspective : ici, tous les sujets sont traités sous forme de récits graphiques. Avec une réussite incontestable.

    « Les auteurs se réjouissaient d’utiliser autrement le langage de la BD. Les journalistes aussi, d’autant qu’il n’est pas évident pour eux de diffuser certaines enquêtes », explique le scénariste Olivier Jouvray, cofondateur de cette revue basée à Lyon. L’idée a germé à l’automne 2011 lorsque Franck Bourgeron, venu de l’animation et de la bande dessinée, a imaginé un magazine de BD « du réel ». Désormais, il existe, depuis ce jeudi 12 septembre en librairies.

    Mordre l’actu à pleines dents

    Un premier numéro déjà collector.

    La couverture ne fait pas dans le marketing, mais la tête avec le crayon dans la bouche indique la couleur : il s’agira bien de mordre l’actu et le monde a pleines dents. Une déclaration d’intention qui se confirme dans le contenu de ce premier numéro éclectique et varié, alternant longs reportages et chroniques thématiques (économie, musique, sports ou informatique !).

    Jean-Philippe Stassen fait vivre, de façon très colorée, un bout d’Afrique dans un quartier de Bruxelles, dévoilant ainsi les tensions entre Congolais et Rwandais expatriés ; le dessinateur Sébastien Vassant s’associe à deux jeunes diplômés de l’Ecole de journalisme de Lille pour une enquête passionnante (et de data-journalisme) sur les dessous de l’agriculture dans le Nord – Pas-de-Calais. Autre dossier de poids, celui du journaliste d’investigation Sylvain Lapoix et du dessinateur Daniel Blancou sur les pionniers du gaz de schiste (deux autres volets suivront dans les prochains numéros).

    Hommage émouvant à Allende.

    Christian Cailleaux, lui, a pris le large, embarqué pour les terres australes sur la frégate Floréal, d’où il est revenu avec un carnet de bord contemplatif et plein d’empathie. A l’inverse, Marion Montaigne, drôle, pédagogique et dans un style faisant un peu songer à Luz, confirme qu’on peut faire du grand reportage au coin de la rue, avec son immersion derrière les grilles de la ménagerie du Jardin des plantes, à Paris. Olivier Bras et le dessinateur argentin Jorge Gonzales rendent, pour leur part, un bel hommage – et un magnifique travail graphique, sombre et émouvant, à Salvador Allende (de circonstance, 40 ans après sa mort, le 11 septembre 1973).

    Une enquête passionnante sur le monde agricole.

    Délires chroniques

    A côté de cela, côté chroniques, la fantaisie domine : James donne un cours de sémantique hilarant (et explique en quoi un salaud n’est pas une salope) ; Hervé Bourhis et André Ménielle débutent une série sur l’histoire de la révolution informatique (qui, rappellent-ils, dans ce premier épisode au style volontairement rétro, vient de bien plus loin qu’on pourrait le penser) ; Arnaud Le Gouëfflec et Nicolas Moog exhument des musiciens méconnus, comme cette fois l’étonnant Moondog, “viking percussionniste”, clochard céleste ayant influencé le jazz, le rock et la musique contemporaine ; Olivier Jouvray et Maëlle Schaller se lancent dans une série “d’exploration du futur” – ici l’émergence de la société de surveillance généralisée.

    L'analyse sémantique par le professeur James, ça emballe...

    Terreur graphique, lui, teste, fort drôlement, le skate, Casanave et Vandermeulen, avec un sérieux imperturbable et un humour impeccable offrent leur culture générale aux lecteurs (et pour commencer : qu’est-ce que la Céphalophobie). Enfin, “le binôme” (moitié artiste, moitié économiste) s’est lancé le défi de vulgariser la science économique par la BD. Pas sûr qu’ils aient réussi à éclairer François Hollande sur “la relance keynesienne. En revanche, le pari est réussi pour les lecteurs.

    Instruire, informer, divertir… en bandes dessinées

    Globalement, ce jugement vaut pour l’ensemble de ce premier numéro. Seule critique, la place un peu trop envahissante du texte (pour l’exploration du futur, et, parfois le dossier sur le gaz de schiste), asphyxiant un peu les pages.

    Ceci étant dit, voilà une revue, un “mook” (livre-magazine) qui instruit, divertit et informe. Le triptyque du credo journalistique est parfaitement mis en pratique ici, dans un numéro qui se lit d’une traite. Approche facilitée par la variété des styles graphiques qui donne une vraie diversité visuelle.

    Pour arriver à faire tout cela, les six fondateurs – Franck Bourgeron, Olivier Jouvray, le journaliste David Servenay, et les scénaristes Sylvain Ricard, Virginie Ollagnier et Kris – ont obtenu le soutien de cinq investisseurs et des éditions Futuropolis (Gallimard). Le tour de table leur apporte 180 000 euros, en cédant 18% de la société, la région Rhône-Alpes et le Centre national du Livre ont amené, pour leur part 20.000 euros chacune. Signe de l’intérêt suscité par le projet, la Revue compte déjà près de 800 soutiens, apportés lors d’un opération de financement participatif lancé au printemps.

    Après cette première apparition en rayons – avec un tirage à 15 500 exemplaires (il existe une version numérique) – la suite s’annonce déjà très alléchante. La Revue a déjà programmé, pour son deuxième numéro (le 12 décembre), un reportage à Fukushima par Emmanuel Lepage (spécialisé dans la dévastation post-nucléaire) ou une enquête sur les systèmes d’écoutes vendus par une société française à Kadhafi.

    Quelques uns des "mordus" qui font la Revue

     

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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