Quand “Le Débat” sacre la bande dessinée

    Le débat: le sacre de la bande dessinée, n°195 mai-août 2017, sous la direction de Pierre Nora. Editions Gallimard, 208 pages, 19,10 euros.

    En juin, les Rendez-vous de la bande dessinée d’Amiens s’interrogeaient sur la reconnaissance – ou la manque de reconnaissance – de la bande dessinée par les milieux éducatifs et plus largement le monde de la culture institutionnelle.

    La revue Le Débat, dirigée par l’historien Pierre Nora et animée par le philosophe Marcel Gauchet, apporte a contrario sa légitimité au 9e art, avec un numéro spécial consacré justement au “sacre de la bande dessinée“. Un numéro qui ne manque pas non plus d’intérêt et de diversité par ses contributeurs et thématiques abordées…

    La bande dessinée est un art à part entière,
    art visible et lisible, alchimie subtile
    entre le visuel et le narratif,
    une littérature visuelle et il est vain,
    à mon sens, de l’opposer à la littérature
    ou à la peinture tant elle contribue
    à élargir notre curiosité du monde

    Cécile Gonçalves
    docteur en études politiques à l’EHESS

     

    Ce numéro estival comprend en effet de nombreux témoignages enthousiasmants, sensibles et pertinents, comme la courte évocation des souvenirs de Jean-Marie Le Clézio sur son intérêt pour la bande dessinée, un entretien de fond mené par Benoît Mouchart avec Tardi ou le plus long, mais passionnant, le témoignage de l’historien Pascal Ory sur “sa vie avec la BD“.

    Au préalable, plusieurs contributions auront posé les cadres et dessiné les contours du 9e art dans sa forme contemporaine (Fabrice Piault revenant sur la situation économique du marché de la BD ou Benoît Mouchart évoquant le rôle joué par le festival d’Angoulême) mais aussi dans sa dimension historique, avec Thierry Groensten réussissant l’exploit de brosser une “brève histoire de la bande dessinée” depuis ses origines en dix pages. De manière plus précise, chronologiquement, Jean-Pierre Mercier approfondit la thématique de la bande dessinée américaine, “entre mass media et contre-culture“, Jean-Marie Bouissou livre une très éclairante présentation des mangas en douze questions.

    Figure obligée, sans doute, dans une publication à destination d’un public pas forcément “bédéphile”, Tintin fait l’objet de plusieurs textes, dont on retiendra surtout la plongée tintinophile et impressionnante du philosophe et académicien Jean-Luc Marion dans l’interprétation du “système Tintin” ou le regard de Rémi Brague.

    Autres thématiques spécifiques évoquées avec intérêt : la Première Guerre mondiale, vue au prisme du rôle des archives dans la création des albums (par Vincent Marie), la mémoire de la Shoah (où la journaliste Lucie Servin décrit et décrypte l’expo actuellement en place au Mémorial de la Shoah à Paris) et le rôle nouveau pris par la BD comme vecteur de vulgarisation scientifique et plus largement dans la transmission du savoir, évoqué par David Vandermeulen, responsable de la petite bédéthèque des savoirs, au Lombard, qui participe de cette nouvelle dimension de la BD.
    Une bande dessinée qui demeure plus que jamais un art bien spécifique, comme le rappelle brillamment Benoît Peeters ou comme le décrit joliment aussi Cécile Gonçalves, de l’EHESS, rappelant comment “La BD a sauvé (ses) cours de philo” alors qu’elle enseignait à des lycéens en section sports-études : “La bande dessinée est un art à part entière, art visible et lisible, alchimie subtile entre le visuel et le narratif, une littérature visuelle et il est vain, à mon sens, de l’opposer à la littérature ou à la peinture tant elle contribue à élargir notre curiosité du monde.

    Bien sûr, certains n’évitent pas le pédantisme (comme le journaliste Philippe Dagen évoquant les liens entre art contemporain et BD ou l’écrivain Tristan Garcia se regardant manifestement écrire sur l’enfance de la bande dessinée) voire le léger hors-sujet (ainsi d’Antoine Torrens évoquant la bande dessinée en bibliothèques). Et si la présence d’Hubert Védrine, ancien ministre des affaires étrangères et grande conscience apporte sa part de crédibilité a priori à l’entreprise, son texte sur “BD, Histoire et géopolitique” s’avère un peu trop scolaire, dans l’esprit d’une bonne dissertation de sciences po.

    Mais au-delà de la qualité et de la diversité des intervenants, c’est globalement la pertinence et la bonne tenue des propos qui font de ce numéro spécial un temps fort pour le neuvième art. Et qu’une revue universitaire et intellectuelle visant à traiter d’histoire, de politique et de société consacre un numéro entier à la bande dessinée est incontestablement une forme de “sacre”. A apprécier même sans avoir de goût particulier pour la monarchie ou les saints-sacrements.

    Commentez ou exprimez-vous grâce aux emojis !
    0
    J'AIMEJ'AIME
    0
    J'ADOREJ'ADORE
    0
    HahaHaha
    0
    WOUAHWOUAH
    0
    SUPER !SUPER !
    0
    TRISTETRISTE
    0
    GrrrrGrrrr
    Merci !

    Tags:

    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

    • Voir les commentaires

    Your email address will not be published. Required fields are marked *

    comment *

    • name *

    • email *

    • website *

    Vous aimerez également peut-être

    Deux nouvelles séries BD pour passer le dimanche avec le Courrier picard

    Deux nouvelles séries BD à lire tous les dimanches dans le Courrier picard, à ...

    Le dessous des cartes de la colonisation de la Florida

    Florida, Jean Dytar. Editions Delcourt, 264 pages, 27,95 euros. 1572 à Londres. Eleonore et ...

    Petite sociologie de l’islam au quotidien en banlieue

    Sociorama : La petite mosquée dans la cité, Solenne Jouanneau (scénario), Kim Consigny (dessin). ...