Profession du père, Sébastien Gnaedig d’après le roman de Sorj Chalandon. Editions Futuropolis,

    Futuropolis poursuit le filon de l’adaptation des romans de Sorj Chalandon. Toujours plus dans la veine du récit autobiographique. Après Mon traître et l’évocation d’une amitié trahie entre en jeune français idéaliste et un militant de l’IRA, c’est d’une autre forme de trahison – encore plus forte et profonde – qu’il est question ici : celle d’un père vis-à-vis de son fils.

    Un père tyrannique, qui fait régner avec violence son ordre dément sur l’univers familial, sur sa femme et sur son fils unique, Emile. Mais aussi un père qui se révèle vite, dans ce Lyon du début des années 60, comme paranoïaque et passablement mythomane…
    Le jour où, à l’école, Emile doit remplir un formulaire demandant “la profession du père”, celui-ci lâche qu’il est espion. Un peu plus tard, après avoir enfermé sa femme sur le pallier parce qu’était allé à un concert des Compagnons de la chanson, il révèle à son fils qu’il avait été à l’origine du groupe mais qu’étant trop fort, il était parti pour les laisser exister. Plus jeune, ce père aurait aussi inspiré au général de Gaulle son ouvrage sur le rôle des blindés dans la guerre, aurait été joueur de foot professionnel. Puis il y avait aussi “Ted”, l’ami américain, garde du corps de J.F. Kennedy, agent de la CIA et parrain présumé d’Emile…. Au soir du “putsch des généraux”, le 23 avril 1961, ce père se révèle anti-gaulliste et incite son fils à aller écrire sur les murs les noms des généraux proscrits. A partir de là, les confidences vont s’enrichir de véritables “missions”, avant qu’Emile ne développe à son tour son délire complotiste avec un copain de collège, au risque de se perdre à son tour dans l’organisation d’un vrai complot contre de Gaulle !
    Et cette relation  toxique et aimante malgré tout entre le fils et le père va se poursuivre au fil des ans et de la progression de la maladie paternelle, de plus en plus envahissante.

    Le journaliste et écrivain Sorj Chalandon avait décrit, en 2015, cette enfance traumatisante, à travers son alter-ego, Emile, enfant battu devenu “restaurateur de tableaux malades”. Un récit dont on s’interrogera donc sur la part d’autobiographie qu’il recèle. Ou pas d’ailleurs, car c’est finalement moins le destin personnel de l’auteur qui importe que cette description fine et puissante de l’emprise d’un malade sur sa famille, entre un fils devenu complice passif et une épouse effacée et se refusant à voir l’ampleur du désastre.
    Ici, le dessin simple de Sébastien Gnaedig trouve le ton juste pour cette retranscription sous forme de roman graphique, dans un noir et blanc grisâtre restituant l’ambiance rétro de l’époque.
    Celui qui est également éditeur chez Futuropolis parvient à décrire avec pudeur et une forme de légèreté grave cette dérive familiale. Chaque chapitre apporte ainsi une touche nouvelle au portrait, décrivant avec finesse une dérive qui aboutira – comme on pouvait le pressentir dès le début – à la folie avérée. Mais une révélation nullement libératrice pour Emile, qui devra toujours se coltiner ce passé pesant. Un poids et une ambiguïté qui sont fort bien révélés ici.

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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