Quand le peuple uni n’était pas vaincu au Chili

     Le Temps des humbles, Alain et Désirée Frappier. Editions Steinkis, 360 pages, 25 euros.

    Le 11 septembre 1973, le coup d’Etat de Pinochet mettait fin au gouvernement Allende d’unité populaire au Chili. Aboutissement de trois ans de déstabilisation et de tentatives de coups d’état, le tout appuyé fortement par la CIA et les Etats-Unis. Fin d’une expérience jusque là inédite de “socialisme démocratique” en Amérique latine débutée quasiment trois ans plus tôt, le 4 septembre 1970.

    Alain et désirée Frappier ont déjà compté dans leur précédent album, Là où se termine la terre, la montée vers cette prise de pouvoir à travers l’évocation de l’engagement d’un jeune militant, fils d’un écrivain exilé en France. Ils font de même cette fois, avec la vie d’une jeune fille de paysans pauvres qui fut embarquée dans le mouvement des sans-logis et qu’ils vont rencontrer, en 2018, dans son exil belge.  Dans le campement de fortune militant où elle va se retrouver, Soledad, 15 ans au début du récit, découvrira une nouvelle approche du monde, une solidarité, un engagement politique et aussi l’amour du chef du camp, Ricardo, militant du MIR (mouvement de gauche révolutionnaire chilien).

    C’est dans ce contexte qu’elle vivra la victoire d’Allende et de l’Unité populaire, puis les mois et années de tension qui vont suivre, entre l’enthousiasme des changements politiques et sociaux, la naissance d’un premier fils – Marx – et l’angoisse de l’avenir incertain du gouvernement de gauche, des pressions extérieures et internes d’une classe de privilégiés qui n’accepte pas cette révolution par les urnes mais aussi les déchirements internes, notamment entre ceux qui veulent “avancer par consolider” et ceux qui veulent “consolider pour avancer”.

    Des divergences tactiques affaiblissant un peu plus un pouvoir bientôt miné par la grève des camionneurs, initiée par les propriétaires fonciers, prémisse d’une première flambée de violence en octobre 1972. Et chaque concession du gouvernement ne fit qu’accentuer la pression… jusqu’au coup d’Etat du 11 septembre 1973.

    Ce Temps des humbles, qui donne le nom à cette deuxième partie de la grande saga chilienne réalisée par Alain et Désirée Frappier, c’est celui de tous ces pauvres engagés dans ce mouvement vital pour eux de récupération des terres et pour avoir un toit. C’est aussi cette parenthèse, pas enchantée, mais militante et de réelles transformations sociales, qui s’est emparée du Chili en 1970 et qui, comme le soulignent les auteurs, a été oubliée, comme effacée derrière la chute sanglante d’Allende. Comme si le “martyr” final du Président socialiste devait occulter son action. C’est ce trou noir qu’Alain et Désirée Frappier mettent en lumière dans ce nouveau gros roman graphique.

    Comme pour le précédent ouvrage, le duo le fait avec modestie, ainsi qu’ils s’en expliquent dans un prologue, puisant dans les archives, les témoignages, les archives. Et ils réussissent, une fois encore, à faire vivre et vibrer leur récit, par ce mélange réussi d’un destin personnel et familial touchant et du décryptage de l’évolution de la situation générale du pays.

    Entre l’intime, le politique et le social, le récit est très bien mené, une vulgarisation d’une rare intelligence et d’une vraie générosité. Graphiquement, aussi, l’album, en noir et blanc et niveaux de gris, mêle brillamment les images d’époque redessinées et les portraits, épurés, contrastés. Certaines planches sont très denses en texte, mais toutes d’une grande fluidité, emportées dans le mouvement de l’histoire qu’elles racontent. Une vraie immersion au coeur de l’action et de ces trois années troublées. Et un nouveau beau livre pour l’Histoire.

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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