Quand Zeina Abirached dessine la musique orientale 

    Difficile de rester insensible au talent et à la gentillesse de Zeina Abirached invitée à participer à la soirée de dévoilement de l’affiche des 24es Rendez-vous de la bande dessinée d’Amiens (les 1er et 2 juin) mardi 5 mars à la halle Freyssinet.

    (photo Bakhti Zouad)
    Zeina Abirached, ce 5 mars à Amiens

    L’auteur libanaise du Piano oriental ou encore Prendre refuge (tous deux aux éditions Casterman) a captivé le public en dessinant plusieurs de ses personnages favoris, ce mardi 5 mars à Amiens, lors de la soirée de dévoilement de l’affiche et de présentation du programme des 24es Rendez-vous de la bande dessinée d’Amiens.

    Un joli travail d’expression créative et poétique diffusé en temps réel sur grand écran, le plus souvent improvisé avec la complicité de Lisa Retoux membre de l’association organisatrice On a marché sur la bulle. « On m’a gentiment invité, sourit la jeune femme aux grands yeux marrons brillants et à la chevelure bouclée. J’étais très curieuse de découvrir les lieux et de connaître les personnes qui organisent le festival. »

    A 38 ans, Zeina Abirached, qui a grandi à Beyrouth, en pleine guerre civile, fait figure d’ovni, voire d’étoile filante du Levant, dans le milieu de la bande dessinée. Inconnue, il y a quelques années, avant la sortie de son premier succès Le jeu des hirondelles (Cambourakis), sélectionné au festival d’Angoulême et traduit en plusieurs langues, elle s’est véritablement révélée en 2015 en réalisant Le Piano Oriental, roman graphique primé à de nombreuses reprises. Un récit touchant inspiré de la vie de son arrière-grand-père, inventeur d’un nouvel instrument de musique dans le Beyrouth des années 1950 et 1960, et de sa propre enfance. Son dernier ouvrage graphique, Prendre refuge, co-réalisé avec Mathias Enard, est sorti cette année.

    « Je suis arrivée à Paris en 2004, deux ans plus tard, je publiais ma première bande dessinée, se souvient Zeina Abirached. A l’époque, je rejoignais la France à la recherche d’un éditeur, j’avais 23 ans. Je n’avais le droit qu’à une seule valise de… 23 kilos. J’y ai vu comme un signe. Je ne pouvais emmener qu’un seul kilo d’affaires par année vécue au Liban ! »

    Zeina Abirached, le 5 mars à la soirée de présentation des 24e Rendez-vous de la bande dessinée Amiens

    Devenir dessinatrice n’a pourtant jamais véritablement été un objectif, explique celle qui a fréquenté l’Académie libanaise des Beaux-arts puis l’Ecole nationale supérieurs des arts décoratifs à Paris. « C’est arrivé sur le tard en réalité. Certes, j’ai toujours adoré dessiner. Mes parents s’extasiaient devant mes croquis quand j’étais petite, s’amuse-t-elle. Je lisais pas mal de BD, beaucoup de franco-belge. Tintin, Astérix, quelques Lucky Luke, deux ou trois Bretécher, des journaux Pilote, des Gotlib également. A l’adolescence, j’ai arrêté de dessiner pour me mettre à écrire. Le dessin m’est revenu ensuite vers 20 ans, par le biais de l’écriture.»

    Après une décennie de guerre civile, Beyrouth était alors en pleine reconstruction. « J’ai ressenti une espèce d’urgence à raconter ce que nous avions vécu pendant la guerre car tout était en train de disparaître. Je voulais garder une trace de qui s’était passé. » De fil en aiguille, Zeina Abirached s’est prise au jeu et « le spectre de (ses) histoires s’est élargi », poursuit-elle. Ses premiers livres avaient pour thème la mémoire, l’espace et l’identité dans un Beyrouth en pleine mutation (Beyrouth, Catharsis, 38, rue Youssef Semaani, Le jeu des hirondelles, Je me souviens, Beyrouth).

    « La question de l’espace et du territoire était centrale dans mes trois premiers livres, souligne-t-elle. Beyrouth a été une ville coupée en deux pendant 15 ans, forcément cette question était très importante pour les habitants. On ne circulait pas de la même façon qu’aujourd’hui. Une partie de la ville était confisquée, interdite. Le jour où Beyrouth s’est réunifiée, il a fallu se la réapproprier. Une des façons de le faire pour moi, c’était à travers du dessin et de l’écriture. » Zeina Abirached n’en oublie pas la musique, en digne arrière-petite-fille d’Abdallah Chahine inventeur du piano oriental quart de ton. Un héritage et une histoire familiale dont elle s’est inspirée pour écrire son roman graphique du même nom.

    « Au départ, je comptais faire un livre sur l’histoire de cet instrument unique et par extension sur le parcours de mon arrière-grand-père, ce que je n’avais pas prévu c’était d’en faire un livre à moitié autobiographique ! » confie Zeina dont le grand-père avait un label de musique oriental. « Je l’ai connu, il fréquentait les artistes qu’il produisait, j’ai donc baigné dans cet univers musical. En cours d’écriture, je me suis rendue compte qu’il y avait énormément de lien entre mon cheminement et celui de mon arrière-grand-père. Par exemple, le fait qu’il soit allé, comme moi, en Europe pour créer son piano. Je me suis amusée à créer des liens entre lui et moi, entre le Beyrouth des années 1950 et celui d’aujourd’hui. » Nul doute qu’Abdallah Chahine aurait été fier de Zeina Abirached en feuilletant le Piano Oriental. « Je ne l’ai pas connu mais je pense souvent à lui. Après la sortie du livre, j’ai souvent été invitée à la radio. On me demandait d’apporter un son de cet instrument. Je prenais plaisir à amener un son de mon arrière-grand-père lui-même. Au fond de moi, je me mettais à imaginer sa réaction en entendant sa musique diffusée à la radio française. »

    En juin prochain, les festivaliers auront l’opportunité d’écouter cette douce musique à l’occasion d’une exposition intitulée “Beyrouth : portrait d’une utopie” avec un étonnant spectacle mêlant musique et dessin. « C’est quelque chose que je fais de temps en temps avec des écrivains qui lisent des textes pour accompagner des concerts. Là, c’est un peu plus particulier. C’est un spectacle que j’ai écrit, adapté de mon roman graphique. Il y a quelques moments d’improvisations. On entend ce fameux quart de ton dont je parle dans Piano Oriental. »

     

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