“Saltiness”, road-trip de douce folie

    Saltiness, tome 1, Minoru Furuya (scénario et dessin). Editions Akata, 210 pages, 8,30 euros.

    Âgé de 31 ans, Takehiko Nakamaru vit avec son grand-père et sa sœur adorée, Aï, professeur des écoles. Toujours sans emploi, le trentenaire a une curieuse façon de voir la vie. Se croyant imperméable à tout ce qui l’entoure, il la traverse en s’imposant des exercices loufoques comme passer trois mois enseveli dans la terre avec uniquement la tête qui dépasse, regarder un réveil et lire chaque seconde qui passe, 18 heures par jour, pendant deux mois, ou encore vivre sans émettre le moindre mot tout en portant un cerceau durant deux ans… On pourrait croire Takehiko sorti d’un asile de fous, mais le « Tanguy nippon », dont la vie mérite « la note de 20 sur 20 » à ses yeux, est déterminé à poursuivre ses efforts dans la maîtrise de soi et de ses émotions. Où veut-il en venir ? Pourquoi agit-il ainsi depuis dix-sept ans ? Lui seul le sait.
    Un jour,son grand-père usé – et c’est un doux euphémisme de l’écrire – par son comportement lui envoie un électrochoc : tant qu’il ne s’émancipera pas et ne se mariera pas, Aï mettra sa vie entre parenthèses pour demeurer à ses côtés. Le déclic pour le jeune chevelu barré et… branleur.
    Ni une, ni deux, il décide de quitter le domicile avec l’objectif mystérieux de « tuer le monstre ». Pris en stop par un routier hurleur, il file à Tokyo, déterminé à devenir indépendant et à ne plus causer de soucis à personne. Un objectif louable mais difficile à mettre en œuvre, surtout quand la première action en arrivant dans la capitale japonaise est de malaxer l’entrejambe du premier mec aperçu, en l’occurrence, et c’est pas de chance, un policier ! Devenu SDF, Takehiko fait alors la rencontre de paumés qui, comme lui, cherchent en quelque sorte leur place dans ce monde…

    Attention ovni. Sans queue ni tête, loufoque…, Saltiness (“salinité” en anglais) fait partie des ces mangas inclassables, partant dans tous les sens à chaque page tournée.
    Sorti tout droit (ou de travers) de l’esprit de Minoru Furuya, la bande dessinée surprend, cassant les codes du genre. On se demande même s’il y a un genre qui lui correspond vraiment… Il est d’ailleurs classé dans la collection WTF!? (What the fuck) des éditions Akata.
    Saltiness s’inscrit néanmoins dans la même veine que de nombreux animes ou mangas absurdes comme Le collège fou fou fou (ou Kimengumi) qui a marqué une génération de jeunes dans les années 1990 et plus récemment Tu seras un saumon, mon fils.

    Comme Minetaro Mochizuki (Dragonhead, Chiisakobé, Tokyo Kaido…) dont il se revendique, Minoru Furuya est l’un des agitateurs de la scène manga post-moderne. C’est la première fois qu’il est publié en France mais il est considéré comme une référence au Japon après sa série Ike! Ina-chuu Takyuubu ou The Ping Pong Club adaptée en dessin animé.
    Décalé et plein d’humour (certains dialogues sont particulièrement savoureux), Saltiness fait en sorte que l’on s’attache beaucoup aux personnages. En premier lieu, Takehiko dont le charisme grandit au fil de ce premier tome (la série en compte quatre).
    A la recherche du bonheur, le jeune homme au look de hipster et de festivalier de Woodstok (on se demande parfois si l’auteur n’a pas usé de LSD) a choisi d’emprunter sa propre voie, pas celle que la société veut lui imposer. Un chemin de traverse, un road-trip (voire un bad trip) qui ne semble mener à rien, mais Takehiko force le respect par sa détermination à avancer et à ne jamais dévier. Il agace aussi en agissant parfois comme un gourou égoïste. Au cours de sa quête, il va faire des rencontres improbables suivies le plus souvent de délires cyniques et de passages dérangeants : un zonard qui devient son ami-esclave, un papy allumé et conspirationniste, un étudiant voleur de culottes contraint de se racheter en devenant pustule-man, etc.
    Des prétextes à la critique pour l’auteur pas toujours tendre avec la société japonaise dépeinte, notamment dans sa course effrénée à l’argent et à la réussite sociale quitte à écraser les autres, mais aussi dans son incapacité à prendre en charge les personnes âgées isolées, un tabou au Japon.

    Sur le plan graphique, le récit est servi par des dessins soignés, maîtrisés et pas trop chargés. La palette d’expressions proposées vaut le détour aussi. De quoi se laisser glisser vers une douce folie.

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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