Serge Le Tendre : “Encore trois albums pour boucler “Avant la quête de l’Oiseau du Temps”

    Une saga qui se décline en plusieurs époques, un deuxième cycle qui se déroule avant le premier, un héros tourmenté et manipulé, une force obscure qui s’étend, des peuples asservis, des combats épiques…
    Non, il ne s’agit pas de Star Wars mais de la Quête de l’Oiseau du temps, série fondatrice de l’heroïc-fantasy à la française. Déclinée aujourd’hui en neuf albums, elle se poursuit, sans démériter depuis trente voire même quarante ans (si l’on prend en compte l’histoire courte parue le magazine Imagine en 1975). Alors que le tome 5 du deuxième cycle est sorti récemment, rencontre – lors du festival BD Boum de Blois – avec Serge Le Tendre, son scénariste émérite… et qui tend à ressembler de plus en plus à son héros, le chevalier Bragon.

    Serge Le Tendre, le 26 novembre, lors du festival BD Boum, à Blois

     

    Serge Le tendre, à la sortie du premier épisode de la deuxième période, Avant la Quête, Régis Loisel évoquait un cycle de trois ou quatre albums… Or, le cinquième tome vient de paraître en ce mois de novembre ! Et l’histoire n’est pas finie… Vous êtes partis sur combien d’albums, finalement ?
    C’est une question récurrente ! Mais cette fois-ci, j’en ai parlé avec Régis il y a peu. On sait exactement comment se terminera Avant la quête. Il reste trois albums à venir. Et on terminera d’une façon que je ne peux bien sûr pas vous raconter, mais qui aura du sens.

    Et cette fin bouclera l’histoire avec le premier cycle, La Quête de l’Oiseau du temps ?
    Oui, c’est tout à fait ce que l’on doit faire. Ce huitième album fera le lien. Quand Avant la Quête sera bouclé, toutes les passerelles seront établies avec la Quête. L’idée, c’est d’arriver au moment où Bragon prend sa retraite… puisqu’il est à la retraite lorsqu’on le découvre, au début du tome 1.

    Lorsqu’on lit le premier cycle, on se dit que tout avait  dû être minutieusement pensé dès le départ pour “manipuler” ainsi le lecteur. Etait-ce vraiment le cas ? Et aviez-vous alors aussi pensé tout le développement du cycle actuel ?
    Non, pour le premier cycle, tout n’était pas pensé au départ, mais la fin oui, puisqu’il y avait  des petits artifices de narration qui nous donnent des informations. Ensuite, au fur et à mesure, nous avons pas mal imaginé de situations nouvelles, des personnages ont pris plus d’importance, mais cela fait partie du travail d’écriture et de collaboration entre le dessinateur et le scénariste. S’il n’y avait pas eu Régis, la Quête n’existerait pas.
    Quant à Avant la Quête, nous avions juste l’intention d’utiliser les informations déjà données dans la Quête. Que Bragon avait fait quelque chose à tel endroit, qu’il a été l’élève du Rige (donc il faut qu’on le raconte), que Bullrog a été, lui, l’élève de Bragon et qu’ils sont fâchés (pourquoi ?), que Bullrog a été défiguré  (dans quelles circonstances ?). Il faudrait aussi le raconter. Et puis il y a un gros point central: Bragon pense que Pelisse est sa fille. Donc, quid de ses relations avec la mère de celle-ci, Mara ? Il y a bien eu un moment où ils ont dû avoir une relation un peu plus poussé qu’un chaste bisou sur le bout du nez ! C’est à ce moment là que nous nous sommes dit que pour raconter tout cela, il fallait le prendre depuis le début : partir d’un grand couillon de 16 ans qui veut devenir chevalier et petit à petit amener le chevalier à sa légende.

    Notre ambition, pour cette série, était en effet
    de casser les codes du genre

    En parlant de légende, lorsque vous avez commencé la bribe d’histoire qui allait devenir la Quête, en 1975, puis lors de la parution du premier album, en 1982, imaginiez-vous que vous seriez toujours dans cet univers, trente ou quarante ans plus tard ?
    Lorsque nous avons commencé avec Régis, nous étions de jeunes auteurs ambitieux – pour ne pas dire prétentieux – et nous nous disions que nous allions “casser la baraque”, tout en ayant le respect des anciens, car sinon nous n’aurions pas été là… Et finalement, on a vraiment cassé la baraque sans l’avoir fait exprès ! Bien entendu, jamais nous n’aurions pu imaginer que des dizaines d’années après, on aurait encore des lecteurs qui nous parlent des personnages, qui s’y sont attachés, des gens qui nous en veulent car dans la Quête, la fin est véritablement terrible… Bon, à vrai dire, nous avions dû y songer dans nos rêves les plus fous, mais un peu comme des jeunes garçons qui font de la musique du côté de Liverpool… et qui deviennent les Beatles !
    Nous, nous n’en sommes bien sûr pas là. En revanche, nous sommes toujours comme des gamins quand on travaille ensemble avec Régis. On ne se voit pas souvent, puisqu’il habite au Québec, mais lorsqu’on se retrouve, au bout de cinq minutes, on est toujours aussi spontanés par rapport à notre travail.

    Vous évoquez la fin de la Quête. Et ce twist final qui bouleverse tout. En fait, votre série a posé les bases de l’heroïc-fantasy dans la BD franco-belge mais, en même temps, vous en sapiez les bases. Avec une immense manipulation très politique. A la fois une immense aventure et la déconstruction de l’aventure…

    Le chevalier Bragon, vieillissant, et la jeune Pelisse, dans “La Quête de l’Oiseau du temps”…

    Il faut savoir que Régis n’était pas fan d’heroïc-fantasy. Moi, j’avais lu Tolkien, Jack Vance, Frank Herbert et pas mal d’auteurs américains. Mais notre ambition, dès le début, pour cette série était en effet de casser les codes du genre. Ainsi, au lieu d’avoir un héros à la Schwarzenegger qui brandit une hache sur une pyramide de crânes, nous avons fait un vieux chevalier à la retraite ; il est accompagné par un gars timide qu’il se cache tout le temps le visage, il n’y a pas énormément de cadavres et de monstres, c’en est presque indécent d’en mettre aussi peu… Finalement, la seule chose qu’on a gardé de l’heroïc-fantasy traditionnelle américaine, c’est une nana avec des gros seins (il faut dire qu’à l’époque l’atelier où travaillait Régis était couvert de “documentation” tirée de Playboy ou de Lui)… sauf que notre héroïne, elle, ne montre jamais ses seins ! En fait, on voulait essayer de faire quelque chose de différent. Sinon, on aurait peut être pu faire quelque chose de bien, mais on n’en parlerait sans doute pas aujourd’hui…

    Quelles ont été vos influences pour travailler en ce sens ?
    Shakespeare, Rostand, bien sûr. Et aussi un autre auteur américain que j’adore: Philippe K.Dick. Le twist final, c’est une sorte d’hommage car j’adore ce genre de littérature ou le réel et le virtuel se mêlent. Et la Quête, c’est ça. Sauf que ce n’est pas uniquement un effet de style. Cette révélation finale casse tout le récit. Et le lecteur se fait totalement berner. Je suis encore étonné de voir comment nous avons pu réussir ce tour !  Mais qui était encore plus important pour moi, c’était de terminer sur une autre note que ce couperet final. Et terminer par cette phrase où le narrateur dit : “Ce mal est unique, frère… et seuls les hommes en souffrent… Il se nomme… NOSTALGIE”. En écrivant cela, j’ai su que l’on avait la note juste. C’était notre nostalgie, car on venait de terminer notre travail avec Régis. Et en même temps, cela donne un coup de blues gigantesque sur toute l’histoire. Je ne relis jamais la Quête de l’Oiseau du temps et je crois que Régis est comme moi. Et quand il m’arrive de feuilletter l’album, j’ai encore des frissons. C’est génial. On a réussi ce truc-là.

    Dans ce second cycle, l’âge aidant, des sujets plus personnels,
    plus graves s’imposent, l’actu aussi…

    Vous disiez qu’il y avait finalement peu de morts dans La Quête. En revanche, dans le tome 4 d’Avant la Quête, on voit, par exemple, une petite princesse se prendre une flèche en pleine tête. Et aussi des personnages importants pour les héros mourir devant leurs yeux… Globalement, la tonalité de ce deuxième cycle est plus sombre, non ?
    Oui, tout à fait. Ce n’est pas forcément volontaire. Dans le premier cycle, il y avait plus de légèreté, plus d’humour.

    Bragon – et Mara – ont aussi été jeunes, ici époque “l’Ami Javin”, début du deuxième cycle.

    Dans ce second cycle, l’âge aidant, des sujets plus personnels, plus graves s’imposent, l’actu aussi. Et le monde dans lequel nous vivons fait que l’on bascule plus du côté du drame. Je m’aperçois d’ailleurs que, globalement, mes scénarios deviennent de plus en plus tragiques, ils traitent de la folie, de la manipulation, des religions. Et on peut aussi noter que dans le dernier tome paru, il se passe un meurtre terrible.

    Avec Régis, on s’était dit aussi qu’on ne pouvait pas simplement reprendre la série et reproduire la même chose que dans la quête. En introduisant cette gravité, nous essayons d’aller un peu plus loin dans l’univers de la quête et surtout dans la psychologie des personnages. J’en reviens à l’idée évoquée plus haut, de la nécessité de relier Avant la quête avec la Quête: il faut un événement majeur, une suite d’événements majeurs pour qu’on aboutisse à une fin cohérente. Et donc, maintenant, nous allons aller crescendo…

    C’est terrible !
    Il y a eu donc la petite princesse, il y a aussi la scène où Bragon assiste à l’assassinat de sa mère – mais c’était logique puisqu’on ne voyait pas la mère dans la quête. De même pour le père de Mara, qui n’apparaît pas dans la suite et qui devait lui aussi disparaître, afin de faire en sorte que Mara en vienne à traduire le grimoire des dieux, qui la fera basculer du côté obscur.
    Quant à Bragon, qui était un jeune naïf au départ, il va s’endurcir – tout en gardant un coeur d’artichaut. Il faut donc qu’il affronte les autres mais aussi lui-même. Dans les suites à venir, on va développer cela : ses combats seront de plus en plus contre lui même, l’image qu’il a de lui même. Tout cela sert la mise en place ultérieure des personnages, mais c’est vrai que c’est terrible.

    Cette transformation de Bragon commence à être bien visible dans ce tome 5…
    Ce que je retiens, en effet de l’Emprise, c’est que Bragon, à la fin, tue de sang-froid des gens qui n’étaient pas armés, les adeptes de la secte n’ont pas eu beaucoup de possibilité de s’en sortir… Bragon devient une machine de guerre, mais il devient cela justement parce que sa mère est morte dans les conditions que l’on sait. Il fallait justifier cette évolution.

    Nous avons déjà travaillé sur le prochain album

    Au-delà de sa durée, un autre aspect fascinant de votre série – et de ce second cycle – est la succession des dessinateurs. On en est au quatrième… Et cela ne se remarque pas ! Vous exercez, avec Régis, un fort contrôle graphique ?
    Régis est très vigilant – comme il dit: “Je suis le gardien du temple”. J’ai beaucoup de sympathie et d’admiration pour tous les dessinateurs, mais en même temps je les plains, car travailler avec Régis, c’est respecter des chartes graphiques, avoir le talent et se plier à l’oeil du maître ! Régis supervise tout. Il laisse de la liberté lorsque c’est nécessaire, surtout lorsqu’un dessinateur a suffisamment de talent pour faire la mise en scène, la mise en page voire le story-board. En revanche, il est extrêmement pointilleux sur de petits ajustements, des détails, des cadrages…  C’est là que les dessinateurs se rendent compte qu’ils ne font pas un album mais deux, parce qu’après les planches, il y a toutes les retouches. Ensuite, la succession des dessinateurs, c’est une longue histoire.
    Lidwine, qui était le premier à être appelé – puisque Régis ne voulait plus dessiner la Quête – a fait un travail remarquable. Mais c’est quelqu’un qui prend beaucoup de temps pour travailler. Pour le premier album, nous n’étions pas pressés, puisque les lecteurs ne l’attendaient pas vraiment. Donc, son travail était merveilleux, mais ensuite il devait travailler en alternance avec une autre série. Et au bout d’un an, comme il n’avait pas beaucoup avancé sur sa série à lui. On a dû se séparer la mort dans l’âme.

    Bragon et Mara, dans la force de l’âge.

    Donc il a fallu trouver quelqu’un d’autre qui accepte le projet, qui soit talentueux et qui soit disponible. C’est pour cela que les albums ont pris tellement de temps.
    Il y a eu ensuite Aouamri, qui a fait un album dans un délai très raisonnable. Mais il avait tout compris du fonctionnement de Lidwine, sur l’aspect graphique, etc… Y compris le timing, puisqu’il s’est planté pour la suite, parce qu’il faisait des travaux ailleurs (ce que je peux comprendre). Donc on lui a dit : ce n’est pas possible.
    Vincent Mallié, qui travaillait déjà avec Régis sur Le Grand mort, a accepté de venir, mais il nous avait prévenus qu’il ne serait pas le dessinateur attitré, car il avait déjà sa série ainsi que des projets personnels. Heureusement, nous avons trouvé David Etien. Lui aussi a une série en cours mais il est rapide, ponctuel, très sérieux. Il a le talent et il a réalisé son album dans des délais raisonnables. Et là, le problème, ce n’est plus lui, c’est nous, car il faut arriver à coincer Régis ! Ce qui est bien aujourd’hui, c’est qu’il va rester un an en France. Donc je lui mets la pression. Nous avons déjà travaillé sur le prochain album, le séquencier est fait, quinze pages de scénario sont écrites. Je croise les doigts, pour que très vite on finalise le scénario du prochain album et que sur notre lancée que l’on boucle les deux derniers épisodes et qu’on attaque Après la Quête...

    On se doit de raconter ce qui se passe après la Quête

    … Car il y aura donc bien un troisième cycle ?
    C’est un peu l’Arlésienne, ce projet. Cela fait très longtemps qu’on en parle ! Mais on s’est rendus compte que le concept global de la série, ce n’est pas la quête de l’oiseau du temps, mais bien la vie du chevalier Bragon ! Donc, on se doit de raconter ce qui se passe après la Quête. Et c’est Régis qui le dessinera.

    Et vous envisagez combien d’albums cette fois ?
    Ce sera un gros one shot, et l’histoire ira jusqu’à la fin de Bragon. Là, on aura vraiment terminé la saga. J’espère qu’on sera encore vifs et pétillants alors. Ce sera très émouvant. Ce sera la fin de notre collaboration avec Régis – on sera toujours des amis, des copains bien sûr – mais on aura terminé un truc qui nous aura porté depuis trente, quarante ans. J’en ai presque la larme à l’oeil quand j’y pense. Ce sera une belle aventure. En tout cas, c’est cela qu’on vise. Il faut essayer de finir en beauté.

     

     

    Commentez ou exprimez-vous grâce aux emojis !
    0
    J'AIMEJ'AIME
    0
    J'ADOREJ'ADORE
    0
    HahaHaha
    0
    WOUAHWOUAH
    0
    SUPER !SUPER !
    0
    TRISTETRISTE
    0
    GrrrrGrrrr
    Merci !

    Tags:

    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

    • Voir les commentaires

    Your email address will not be published. Required fields are marked *

    comment *

    • name *

    • email *

    • website *

    Vous aimerez également peut-être

    Marc-Antoine Mathieu, génialement décalé

    Julius-Corentin Acquefacques prisonnier des rêves, tome 6 : le décalage, Marc-Antoine Mathieu, éditions Delcourt, ...

    Une BD pour se faire mousser

    Les fondus de la bière, Hervé Richez et Christophe Cazenove (scénario), Stédo (dessin). Editions ...

    Au clair de la Luna

    L’Oracle della Luna, tome 1: le maître des Abruzzes, Frédéric Lenoir, Griffo. Editions Glénat. ...

    Stéphane Fert : « Morgane, c’est un conte shakespearien sur le Graal »

    Morgane, de Stéphane Fert et Simon Kansara fait partie des premiers albums remarquables de ...

    Le Top 14 voyage dans l’autre hémisphère du ballon ovale

    Top 14, au pays des Blossoms et des Boks, Benjamin Ferré (scénario), Gildas Le ...

    Lingvistov dessine un nouveau chat-pitre

    Dingues de chats, Lingvistov / Landysh. Editions Hachette comics, 96 pages, 14,95 euros. La ...